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Transmission électrique de la parole.
Charles Bourseul 1829-1912

Fin 1848, Charles Bourseul, jeune homme savant et modeste, enlevé à ses études paisibles, devenait soldat de l'armée d'Afrique; mais, passionné pour la science, et doué d'une de ces intelligences privilégiées qui permettent d'en atteindre toutes les hauteurs, il ne se désespérait pas.
— « Je n'ai plus mes professeurs, disait-il, mais j'ai encore mes livres ; ils seront mes amis, mes guides, mes consolateurs. »


En 1849, enfin, le jeune Charles Bonrseul. fils d'un officier de l'armée, et soldat lui-même au 43.éme de Ligne, faisait à ses camarades de la garnison d'alger un cours de mathématiques qui attira sur lui l'attention et le bienveillant intérêt de M. le gouverneur général de l'Algérie.

Après des études secondaires, Charles Bourseul entra dans l'administration des Télégraphes en 1851.

Dans ces fonctions, il fut un des premiers à utiliser le Morse, alors dans toute sa nouveauté en France (1853).
Intéressé d'autre part par les problèmes d'acoustique, il rédigea en 1854 un article dans la presse "l'illustration" où il pressentait déjà le futur téléphone.

Nous en donnons le texte complet..

Personne n'avait recommandé le simple soldat au général; il s'était recommandé de lui-même, et le général reconnaissant son mérite, lui avait généreusement tendu une main proteclrice et amie. II y a dans ce simple fait un touchant éloge du soldat et du général. Aujourd'hui libéré du service militaire, M. Charles Bourseul habite Paris, et c'est lui qui est l'auteur de l'article curieux qu'on va lire. Nous lui souhaitons tout le succès que lui-même il ose entrevoir, et nous serions heureux de le voir attacher son nom à la merveilleuse découverte de la transmission électrique de la parole
— L'éledricité a fait depuis peu tant de miracles ! pourquoi ne ferait-elle pas encore celui-là, en dépit de l'Académie, où l'on traite de folie, ou, quand on veut être poli, d'utopie, tout ce qui n'a pas encore été appliqué ? ce qui est encourageant, il faut l'avouer, pour les inventeurs, pour ces sublimes initiateurs sans lesquels I'academie ne serait qu'une collection de fossiles.
Disons-le encore une fois, pour soutenir l'ardeur des génies à la recherche de l'inconnu : il n'y a rien à attendre, si ce n'est un insolent sourire, de ces tabelions de la science Fult on et tant d'autres l'ont appris à leurs dépens ; mais, si vous parlez, aujourd'hui à un académicien de la va-peur et du telegraphe électrique, il vous dira que la chose était bien simple et que, si l'Académie avait voulu s'en donner la peine, la découverle eut été faite beaucoup plus tôt. Lisez la note de M. Charles Bourseul.
PAULIN
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« On sait que le principe sur lequel est fondée la télégraphie électrique est le suivant :
« Un courant électrique, passant dans un fil métallique, arrive autour d'un morceau de fer doux, qu'il convertit en aimant.
« Dès que le courant n'a plus lieu, l'aimant cesse d'exister.
Cet aimant, qui prend le nom d'électro-aimant, peut donc tour a tour attirer, puis lâcher une plaque mobile, qui, par son mouvement de va-et-vient, produit les signaux de convention employés dans la télégraphie.
« Quelquefois on utilise directement ce mouvement, et on lui fait produire des points ou des traits sur une bande qui se déroule par un mouvement d'horlogerie. Les signaux de convention sont alors formes par des combinaisons de ces traits et de ces points.
— Tel est le, télégraphe américain, qui porle le nom de Morse, son inventeur.
« Tantôt on convertit ce mouvement de va-et-vient en un mouvement de rotalion. On a alors soit les télégraphes à cadran des chemins de fer, soit les télégraphes de l'Etat, qui, au moyen de deux fils et de deux aiguilles indicatrices, reproduisent tous les signaux du télégraphe aérien autrefois en usage.
(Imaginons maintenant qu'on dispose sur un cercle, ho-rizonlal mobile, les lettres, les chiffres, les signes de ponctuation, etc.
on conçoit que le principe énoncé pourra servira choisir à distance tel ou tel caractère, à en déterminer le mouvement, et par conséquent à l'imprimer sur une feuille placée à cet effet.
— Tel est le télégraphe imprimant.
«On a été plus loin. Au moyen du même principe et d'un mécanisme assez compliqué, on est paivenu a ce. résultat, qui, de prime abord, semblerait tenir du prodige : l'écriture elle-même se reproduit à distance; et non-seulement l'écriture, mais un trait,..une courbe quelconque; de sorte qu'étant à Paris vous pouvez dessiner un profil par les moyens ordinaires, et le même profil se dessine en même temps à Francfort.
« Les essais faits en ce genre ont réussi ; les appareils ont figuré aux expositions de Londres. Il y manque néanmoins quelques perfectionnements de détails.
« II semblerait impossible d'aller plus avant dans les régions du merveilleux.
Essayons cependant de faire quelques pas de plus encore. Je me suis demandé, par exemple, si la parole elle-même ne pourrait pas êlre transmise par l'électricité; en un mot, si l'on ne pourrait pas parler à Vienne et se faire entendre à Paris. — La chose est praticable; voici comment :
« Les sons, on le sait, sont formés par des vibrations, et apportés à l'oreille par ces mêmes vibrations reproduites dans les milieux inlermédiaires.
« Mais l'intensité de ces vibrations diminue très rapidement avec la distance, de sorte qu'il y a, même
au moyen des porte-voix, des tubes et des cornets acoustiques, des limites assez restreintes qu'on ne peut dépasser. Imaginez que l'on parle près d'une plaque mobile assez flexible pour ne perdre aucune des vibrations produites par la voix ; que cette plaque établisse et interrompe successivement la communicalion avec une pile, vous pourrez avoir à distance une autre plaque qui exécutera en même temps exactement les mêmes vibrations.
« II est vrai que l'intensité des sons produits sera variable an point de départ où la plaque vibre par la voix, et constante au point d'arrivée où elle vibre par l'électricité, mais il est démontré que cela ne peut altérer les sons.
«Il est évident d'abord que les sons se reproduiraient avec la même hauteur dans la gamme.
« L'étal acluel de la science de l'acoustique ne permet pas de dire, a priori, s'il en sera lout à fait de même des syllabes articulées par la voix humaine. On ne s'est pas encore suffisamment occupé de la manière dont ces syllabes sont produites.
On a remarqué, il est vrai, que les unes se prononcent des dents, les autres des lèvres, etc. ; mais c'est la lout.
« Quoi qu'il en soil, il faut bien songer que les syllabes se reproduisent exactement, rien que par les vibrations des milieux intermédiaires; reproduisez exactement ces vibrations, et vous reproduirez exactement aussi les syllabes.

« En tous cas, il est impossible, dans l'état actuel de la science, de démontrer que la transmission électrique des sons est impossible.
Toutes les probabilités, au contraire, sont pour la possibilité.
« Quand on parla pour la première fois d'appliquer l'électro-magnétisme à la transmission des dépêches, un homme haut placé dans la science traita cette idée de sublime utopie, et cependant aujourd'hui on communique directement de Londres à Vienne par un simple fil métallique.
— Cela n'était pas possible, disait-on, et cela est.
« Il va sans dire que des applications sans nombre et de la plus haute importance surgiraient immédiatement de la transmission de la parole par l'électricité.
« A moins d'être sourd et muet, qui que ce soit pourrait se servir de ce mode de transmission, qui n'exigerait aucune espèce d'appareils.
Une pile électrique, deux plaques vibrantes et un fil métallique suffiraient.
« Dans une multitude de cas, — dans de vastes établissements industriels, par exemple,
— on pourrait, par ce moyen, transmettre à distance tel ordre ou tel avis, tandis qu'on renoncera à opérer cette transmission par l'électricité, aussi longtemps qu'il faudra procéder lettre par lettre et à l'aide de télégraphes exigeant un apprentissage et de l'habitude.

« Quoi qu'il arrive, il est certain que., dans un avenir plus ou moins éloigné, la parole sera transmise à distance par l'électricité.
— J'ai commencé les expériences; elles sont délicates et exigent du temps et de la patience; mais les approximations obtenues font entrevoir un résultat favorable.

Paris, le 18 août 1854.
CHARLES BOURSEUL.


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Cette note fut accueillie à l'époque avec beaucoup de scepticisme, mais dans son ouvrage classique Le téléphone (1878), Th. du Moncel reconnaît que l'hypothèse de Bourseul était bonne, puisque Bell en a démontré la justesse.

Un article "The Telegraphic Journal" du 15 Fevrier 1879 sur le télectroscope de Senlecq fait référence au télégraphe autographique de D'Arlincourt (un des premiers systèmes de transmission d'images fixes) et le "téléphone imaginaire de C. Bourseul".
En comparant la proposition de Senlecq à celle de Bourseul, The Telegraphic Journal laisse ainsi entendre que son hypothèse, bien que non encore effective, pourrait bien un jour trouver son application réelle.


Bourseul ne poursuivit pas la réalisation pratique de son idée.

La réalisation du téléphone ne tardera pas à venir, l'Italien Antonio Meucci découvre que les sons peuvent voyager par impulsions électriques sur des fils de cuivre.
Il débarque à New York en 1850 avec son invention, c'est en Amérique en 1857, qu'il fit sa grande découverte et en 1860 donne une démonstration très concluante en reliant la chambre d'hôpital où repose sa femme et Staten Island où il habite.

Le téléphone est inventé 15 ans avant que Bell prétende l'avoir fait.

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