Marcel PROUST et le téléphone
Marcel Proust, né le 10 juillet 1871 à
Paris où il est mort le 18 novembre 1922, est un écrivain
français, dont l'uvre principale est la suite romanesque
intitulée À la recherche du temps perdu, publiée
de 1913 à 1927.
Marcel Proust naît à Paris (quartier d'Auteuil
dans le 16e arrondissement), dans la maison de son grand-oncle maternel,
Louis Weil, au 96, rue La Fontaine. Cette maison fut vendue puis détruite
pour construire des immeubles, eux-mêmes démolis lors du
percement de l'avenue Mozart.
Sa mère, née Jeanne Clémence Weil (Paris, 1849
- id., 1905), fille de Nathé Weil (Paris, 1814 - id., 1896),
un agent de change et de Adèle Berncastel (Paris, 1824 - id.,
1890), appartient à une famille de la grande bourgeoisie juive
dont certains membres jouent un rôle important dans l'histoire
du judaïsme français, notamment un oncle de Mme Proust :
Godchaux Weil, alias Ben Lévi, un écrivain célèbre
dans la communauté juive, et Adolphe Crémieux, président
de l'Alliance israélite universelle et ancien ministre, grand-oncle
et témoin de mariage de Mme Proust. Celle-ci, issue d'un milieu
très cultivé, apporte à son fils une culture profonde,
avec une affection parfois envahissante.
Son père, le Dr Adrien Proust (Illiers, 1834 - Paris, 1903),
fils de François Proust (1800-1801 - Illiers, 1855), un commerçant
prospère d'Illiers (Eure-et-Loir) et de Virginie née Catherine
Virginie Torcheux (Cernay, 1809 - Illiers, 1889), est professeur à
la faculté de médecine de Paris après avoir commencé
ses études au séminaire, et un grand hygiéniste,
conseiller du gouvernement pour la lutte contre les épidémies.
Marcel a un frère cadet, Robert, né le 24 mai 1873 (mort
en 1935), qui devient chirurgien. Son parrain est le collectionneur
d'art Eugène Mutiaux.
Sa vie durant, Marcel a attribué sa santé fragile aux
privations subies par sa mère au cours de sa grossesse, pendant
le siège de 1870, puis pendant la Commune de Paris. C'est pour
se protéger des troubles entraînés par la Commune
et sa répression que ses parents ont cherché refuge à
Auteuil. L'accouchement est difficile, mais les soins paternels sauvent
le nouveau-né.
« Peu avant la naissance de Marcel Proust, pendant la Commune,
le docteur Proust avait été blessé par la balle
d'un insurgé, tandis qu'il rentrait de l'hôpital de la
Charité. Madame Proust, enceinte, se remit difficilement de l'émotion
qu'elle avait éprouvée en apprenant le danger auquel venait
d'échapper son mari. L'enfant qu'elle mit au monde bientôt
après naquit si débile que son père craignit qu'il
ne fût point viable. On l'entoura de soins ; il donna les signes
d'une intelligence et d'une sensibilité précoces, mais
sa santé demeura délicate. »
Sa santé est fragile et le printemps devient pour lui la plus
pénible des saisons. Les pollens libérés par les
fleurs dans les premiers beaux jours provoquent chez lui de violentes
crises d'asthme. À 9 ans, alors qu'il rentre d'une promenade
au bois de Boulogne avec ses parents, il étouffe, sa respiration
ne revient pas, son père le voit mourir. Un ultime sursaut le
sauve. Voilà maintenant la menace qui plane sur l'enfant, et
sur l'homme plus tard : la mort peut le saisir dès le retour
du printemps, à la fin d'une promenade, n'importe quand, si une
crise d'asthme est trop forte.
Bien que réunissant les conditions pour faire partie de deux
religions, fils d'un père catholique et d'une mère juive
qui refusa de se convertir au christianisme par égard pour ses
parents, lui-même baptisé à l'église Saint-Louis-d'Antin
à Paris, Marcel Proust a revendiqué son droit de ne pas
se définir par rapport à une religion (en tout cas, pas
la religion juive), mais il écrit être catholique et ses
funérailles eurent bien lieu à l'église. Néanmoins,
dans sa correspondance, on peut lire qu'il n'était « pas
croyant ». Dreyfusard convaincu, il fut sensible à l'antisémitisme
prégnant de son époque et subit lui-même les assauts
antisémites de certaines plumes célèbres.
Il est au début élève d'un petit
cours primaire, le cours Pape-Carpantier, où il a pour condisciple
Jacques Bizet, le fils du compositeur Georges Bizet (décédé
en 1875) et de son épouse Geneviève Halévy. Celle-ci
tient d'abord un salon chez son oncle, où se réunissent
des artistes, puis, lorsqu'elle se remarie en 1886 avec l'avocat Émile
Straus, tient son propre salon, dont Proust sera un habitué.
Marcel Proust étudie ensuite à partir de 1882 au lycée
Condorcet. Il redouble sa classe de cinquième et est inscrit
au tableau d'honneur pour la première fois en décembre
1884. Il est souvent absent à cause de sa santé fragile,
mais il connaît déjà Victor Hugo et Musset par cur,
comme dans Jean Santeuil. Il est l'élève en philosophie
d'Alphonse Darlu, et il se lie d'une amitié exaltée à
l'adolescence avec Jacques Bizet. Il est aussi ami avec Fernand Gregh,
Jacques Baignères et Daniel Halévy (le cousin de Jacques
Bizet), avec qui il écrit dans des revues littéraires
du lycée.
Le premier amour d'enfance et d'adolescence de l'écrivain est
Marie de Benardaky, fille d'un diplomate polonais, sujet de l'Empire
russe, avec qui il joue dans les jardins des Champs-Élysées,
le jeudi après-midi, avec Antoinette et Lucie Félix-Faure
Goyau, filles du futur président de la République, Léon
Brunschvicg, Paul Bénazet ou Maurice Herbette. Il cessa de voir
Marie de Benardaky en 1887, les premiers élans pour aimer ou
se faire aimer par quelqu'un d'autre que sa mère avaient donc
échoué. C'est la première « jeune fille »,
de celles qu'il a tenté de retrouver plus tard, qu'il a perdue.
Proust vers 1892 
Les premières tentatives littéraires de Proust datent
des dernières années du lycée. Plus tard, en 1892,
Gregh fonde une petite revue, avec ses anciens condisciples de Condorcet,
Le Banquet, dont Proust est le contributeur le plus assidu. Commence
alors sa réputation de snobisme, car il est introduit dans plusieurs
salons parisiens et entame son ascension mondaine. Il est ami un peu
plus tard avec Lucien Daudet, fils du romancier Alphonse Daudet, qui
a six ans de moins que lui. L'adolescent est fasciné par le futur
écrivain. Ils se sont rencontrés au cours de l'année
1895. Jean Lorrain, dans une chronique perfide du Journal, fait une
allusion à leur liaison, au moins sentimentale : Proust et Lorrain
s'affrontent en duel au pistolet le 6 février 1897 dans les bois
de Meudon, sans conséquences.
En 1896, il publie Les Plaisirs et les Jours, un recueil
de poèmes en prose, portraits et nouvelles dans un style fin
de siècle, illustré par Madeleine Lemaire, dont Proust
fréquente le salon, salon où il fait la connaissance de
Reynaldo Hahn, élève de Jules Massenet, qui vient chanter
ses Chansons grises au printemps 1894. C'est également chez Madeleine
Lemaire, au château de Réveillon, que Proust, qui a 23
ans, et Reynaldo Hahn, qui vient d'avoir 20 ans, passent une partie
de l'été 1894. Le livre passe à peu près
inaperçu et la critique l'accueille avec sévérité
notamment l'écrivain Jean Lorrain, réputé
pour la férocité de ses jugements. Il en dit tant de mal
qu'il se retrouve au petit matin sur un pré, un pistolet à
la main. Face à lui, également un pistolet à la
main, Marcel Proust, avec pour témoin le peintre Jean Béraud.
Tout se termine sans blessures, mais non sans tristesse pour l'auteur
débutant. Ce livre vaut à Proust une réputation
de mondain dilettante qui ne se dissipe qu'après la publication
des premiers tomes dÀ la recherche du temps perdu.
C'est en 1907 que Marcel Proust commence l'écriture de son grand
uvre À la recherche du temps perdu dont les sept tomes
sont publiés entre 1913 (Du côté de chez Swann)
et 1927, c'est-à-dire en partie après sa mort ; le deuxième
volume, À l'ombre des jeunes filles en fleurs, obtient le prix
Goncourt en 1919.
Marcel Proust meurt épuisé en 1922, d'une bronchite mal
soignée : il est inhumé au cimetière du Père-Lachaise
à Paris, accompagné par une assistance nombreuse qui salue
un écrivain d'importance et que les générations
suivantes placent au plus haut en faisant de lui un mythe littéraire.
L'uvre romanesque de Marcel Proust est une réflexion
majeure sur le temps et la mémoire affective comme sur les fonctions
de l'art qui doit proposer ses propres mondes, mais c'est aussi une
réflexion sur l'amour et la jalousie, avec un sentiment de l'échec
et du vide de l'existence qui colore en gris la vision proustienne où
l'homosexualité tient une place importante. La Recherche constitue
également une vaste comédie humaine de plus de deux cents
personnages. Proust recrée des lieux révélateurs,
qu'il s'agisse des lieux de l'enfance dans la maison de tante Léonie
à Combray ou des salons parisiens qui opposent les milieux aristocratiques
et bourgeois, ces mondes étant évoqués d'une plume
parfois acide par un narrateur à la fois captivé et ironique.
Ce théâtre social est animé par des personnages
très divers dont Proust ne dissimule pas les traits comiques
: ces figures sont souvent inspirées par des personnes réelles,
ce qui fait dÀ la recherche du temps perdu en partie
un roman à clef et le tableau d'une époque.
La marque de Proust est aussi dans son style aux phrases souvent très
longues, qui suivent la spirale de la création en train de se
faire, cherchant à atteindre une totalité de la réalité
qui échappe toujours.
Au cur de la Recherche du temps perdu se trouve
une réflexion sur les nouvelles technologies téléphoniques
qui révolutionnent la phénoménologie de lécoute
et de la communication au début du XXe siècle. Lexpérience
de la parole à distance, le relais ou la reproduction des sources
sonores relayées et, surtout, lécoute médiatisée
ou l« auscultation » dominent limaginaire de
lauralité dans luvre proustien. Larticle
se propose dappliquer les concepts de « surécoute
» et d« auscultation médiate »
deux stratégies de lectures développées par le
philosophe et musicologue Peter Szendy pour renouveler lanalyse
du texte et réévaluer lécoute en tant que
thématique majeure du roman.
sommaire
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Proust, le téléphone
et la modernité
« L'électricité ne met pas moins de temps à
conduire à notre oreille penchée sur un cornet téléphonique
une voix pourtant bien éloignée, que la mémoire,
cet autre élément puissant de la nature qui, comme
la lumière ou l'électricité, dans un mouvement
si vertigineux qu'il nous semble un repos immense, une sorte d'omniprésence,
est à la fois partout autour de la terre, aux quatre coins
du monde où palpitent sans cesse des ailes gigantesques,
comme un de ces anges que le Moyen-Age imaginait ».
(M. Proust. « Jean Santeuil »)
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A peine inventé,
à peine sorti du laboratoire, le téléphone
suscite l'imaginaire.
A la fin du dix-neuvième siècle, l'artiste - peintre
ou écrivain - croise la technique. Fasciné et inquiet,
il rencontre la machine. L'objet technique pénètre
son univers.
La multiplication des expositions universelles, industrielles et
la diffusion de plus en plus large de la littérature de vulgarisation
scientifique et technique, ne peuvent le laisser indifférent.
Une nouvelle civilisation matérielle est sur le point de
naître.
Des techniques nouvelles font leur apparition. Le « progrès
» est à l'ordre du jour ! en est, lui aussi, le témoin.
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Magie et modernité
L'électricité est, parmi ces technologies nouvelles, celle
qui provoque le plus de rêves, fantasmes et utopies. Fille de la
fondre et de l'éclair, fée mystérieuse, ses manifestations
multiples séduisent etéblouissent. La lumière électrique
vainc la nuit. Elle donne à voir autrement, créant ainsi
un nouveau paysage visuel. « Magique » lui aussi, le téléphone
vainc la distance et le temps.
Il permet la présence de l'absent. Il autorise l'ubiquité.
Transportant au loin les paroles, il brise par le son des mots (le «
grain de la voix ») les distances. Telle est la représentation
allégorique qu'en donne, dans les dernières années
du dix-neuvième siècle le peintre Puvis de Chavanne .
Loin d'être en reste, la littérature s'empare également
du téléphone. Dès le début des années
1880, Villiers de l'isle Adam, Jules Verne, Albert Robida et bien d'autres
font du téléphone alors qu'il n'est dans la réalité
que fort peu diffusé un instrument essentiel et universel
de communication, anticipant ainsi sur ses usages futurs. Outil merveilleux,
son introduction dans l'espace privé il est de fait le premier
instrument de communication à pénétrer un espace
jusqu'alors relativement clos perturbe également et modifie
radicalement les modes de communication . Il est un des signes d'une modernité
naissante.
Suivre le fil du téléphone
non seulement dans luvre mais également dans la correspondance,
cest tirer le portrait dun écrivain qui, loin dêtre
seulement le peintre de la fin dune époque peuplée
de ducs et de duchesses, est aussi le témoin attentif de lavènement
du monde moderne. Mais cest surtout une façon originale dentrer
en contact ou de poursuivre la conversation avec un génie dont
la voix, toujours présente, nen finit pas de nous toucher
et de nous parler.
Quand et comment naît lintérêt
pour le progrès technique chez Proust ?
Inutile den chercher les prémices dans Les Plaisirs et les
Jours. Le jeune Marcel dédaigne les nouveautés mécaniques.
En août 1895, Proust va avec Reynaldo Hahn
à Dieppe chez Madeleine Lemaire. En septembre, après un
court passage à Paris, les deux amis se déplacent en Bretagne,
dabord à Belle-Île-en-Mer, puis à Beg-Meil (Finistère)
où il commence la rédaction de Jean Santeuil. En 1896, il
passe quelques semaines au Mont Dore en Auvergne. En octobre de la même
année, il séjourne à Fontainebleau et écrit
le fameux passage du téléphonage.
Que fait Marcel Proust à Fontainebleau en octobre
1896 ? Il téléphone ! À qui ? À sa mère
bien sûr ! La conversation terminée, il en tire un «
petit récit » à peine romancé quil joint
à une lettre à sa mère, « petit récit
que je te demande de garder et en sachant où tu le gardes car il
sera dans mon roman ». À la recherche du temps perdu ne commencera
à paraître quune quinzaine dannées plus
tard mais le jeune Proust ne doute pas que lexpérience téléphonique
quil vient de vivre alimentera son uvre future.
En 1896 le jeune Marcel Proust dédaigne
les nouveautés mécaniques. À preuve, cette lettre
de sa mère, datée du 21 octobre 1896, au lendemain
de leur premier « téléphonage » entre Paris
et Fontainebleau : « Que de pardons tu lui [au téléphone]
dois pour tes blasphèmes passés. Quels remords davoir
méprisé, dédaigné, éloigné un
tel bienfaiteur ! Entendre la voix du pauvre loup le pauvre entendre
la mienne ! »
Bienfaisante et à la fois déchirante car la distance
et labsence de lêtre aimé se font sentir de plus
belle.
Le « drame du téléphone
» est représenté dans lUrtext (texte original
) de la Recherche du temps perdu, dans les pages de Jean Santeuil.
La scène clef se déroule durant le séjour de Jean
à la station balnéaire de Beg-Meil. Lorigine autobiographique
de ce passage, rapporté dans la biographie de George Painter, serait
le séjour de Proust à Fontainebleau en compagnie de Lucien
Daudet, en octobre 1896. Cest par un jour de mauvais temps et de
fâcherie entre les amis quun Proust déjà malingre
cherche désespérément à avoir sa mère
au téléphone. Proust saisit demblée limportance
de cet épisode et son intérêt romanesque. Lexpérience
de la voix désincarnée quimpose le medium téléphonique
offre au jeune écrivain un défi technique mais aussi des
opportunités offertes par son usage drôlement imparfait,
gouverné par le malentendu, les contretemps, les raccrochages.
Aux frontières de cet espace
médiatisé où létiquette na pas
encore pris ses repères, le mélodrame et le pathos sont
continuellement en proie au comique et côtoient la farce. Dans Jean
Santeuil, Proust met en scène tous les éléments de
base (interruptions, légers contretemps), mais le ton reste dominé
par le pathétique, par une note de désespoir tragique :
Alors il se représente sa mère sonnant
au téléphone, lappelant, ne comprenant pas pourquoi
Jean ne lui répond pas [
]. Mais commotionnant, clair, voici
le timbre qui sonne, résonne, semble courir ça et là.
Vite il met le tube à loreille. La voix forte et dure dun
garçon : « Est-ce M. Santeuil ? » Sans doute on parle
pour sa mère, pendant quon lui fait prendre le cornet, quelle
se hâte toute troublée. Une autre voix forte et dure dun
autre garçon. Puis tout dun coup cest comme
si tout le monde sétant allé de la chambre il tombait
dans les bras de sa mère vient là tout contre lui,
si douce, si fragile, si délicate, si claire, si fondue
un petit morceau de glace brisée la voix de sa mère.
« Cest toi, mon chéri ? » Cest comme si
elle lui parlait pour la première fois, comme sil la retrouvait
après la mort dans le paradis. Car pour la première fois,
il entend la voix de sa mère.
Proust étire lincident pour en extraire
toute la moelle dramatique. La voix isolée dans lespace-temps
téléphonique ne se résume pas à la transmission
de données ; elle établit une présence dialogique
qui confirme lécouteur autant que lécouté.
Comme la société dans laquelle il vit, l'uvre de Marcel
Proust est un lieu de rencontre entre deux époques. S'y télescopent
tradition et modernité. Avec sa sensibilité d'écrivain,
il est le peintre et le témoin même si telle n'est
point la fin de son travail d'écriture du lent basculement
d'un monde. Au monde des salons, à l'histoire lente, quasiment
immobile, qui traverse sans ruptures brutales un dix-neuvième siècle
en apparence sans fin, se juxtapose une société nouvelle,
Or dans cet univers qui lentement sous les yeux de Proust se construit,
des technologies nouvelles font leur apparition. Certes, elles ne le pénètrent
pas encore massivement, mais par interstices s'y glissent et contribuent
à sa formation. Chez Proust, le téléphone en est
un exemple flagrant. A plusieurs reprises, Proust l'évoque dans
son uvre et lui consacre des passages relativement longs, témoignant
de l'accueil qui lui est réservé et de l'imaginaire, de
la poésie qu'il véhicule.
Chez Proust, le téléphone prend une valeur toute particulière.
Non seulement Proust écrit des pages qui permettent et mieux
(peut-être) que de froides séries statistiques et, en tous
cas, en indispensable complément à l'historien de
saisir l'accueil que la société française «
fin de siècle » réserve à un instrument bouleversant
les modes traditionnels de communication et de relation, mais encore sa
sensibilité exacerbée donne au téléphone une
dimension que peu d'écrivains ou de poètes ont su communiquer.
sommaire
« Le premier amusement passé...
»
Dans « A l'ombre des jeunes filles en fleurs », Marcel Proust,
saisissant le bavardage d'Odette, de Madame Bontemps et de Madame Cottard,
réunit dans une même séquence téléphone
et lumière électrique dont il fait les indices de la modernité,
quand bien même cette modernité serait-elle objet d'une crainte
voilée et d'incertitude
«Alors le docteur ne raffole pas comme vous, des fleurs ? demandait
Madame Swann à Madame Cottard.
Oh ! vous savez que mon mari est un sage ; il est modéré
en toutes choses. Si, pourtant, il a une passion ». L'il brillant
de malveillance, de joie et de curiosité : « Laquelle, madame
? » demandait Madame Bon-temps.
Avec simplicité, Madame Cottard répondait : « La lecture.
Oh ! c'est une passion de tout repos chez un mari ! s'écriait
Madame Bontemps en étouffant un rire satanique,
Quand le docteur est dans un livre, vous savez !
Eh bien, Madame, cela ne doit pas vous effrayer beaucoup... - Mais
si !... pour sa vue. Je vais aller le retrouver, Odette, et je reviendrai
au premier jour frapper à votre porte.
A propos de vue, vous a-t-on dit que l'hôtel particulier que vient
d'acheter Madame Verdurin sera éclairé à l'électricité
? Je ne le tiens pas de ma petite police particulière, mais d'une
autre source : c'est l'électricien lui-même, Mildé,
qui me l'a dît.
Vous voyez que je cite mes auteurs ! Jusqu'aux chambres qui auront leurs
lampes électriques avec un abat-jour qui tamisera la lumière.
C'est évidemment un luxe charmant.
D'ailleurs nos contemporaines veulent absolument du nouveau, n'en fût-il
plus au monde. Il y a la belle-sur d'une de mes amies qui a le téléphone
posé chez elle ! Elle peut faire une commande à un fournisseur
sans sortir de son appartement !
J'avoue que j'ai platement intrigué pour avoir la permission de
venir un jour pour parler devant l'appareil. Cela me tente beaucoup, mais
plutôt chez une amie que chez moi. Il me semble que je n'aimerais
pas avoir le téléphone à domicile.
Le premier amusement passé, cela doit être un vrai casse-tête.
Allons, Odette je me sauve, ne retenez plus Madame Boniemps puisqu'elle
se charge de moi, il faut absolument que je m'arrache, vous me faites
faire du joli, je vais être rentrée après mon mari
! »
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Ici le téléphone est
à la fois le neuf, la nouveauté mais aussi amusement.
Son usage se caractérise par le futile, II n'est pas, somme
toute, essentiel et « le premier amusement passé...
» il devient un « vrai casse-tête ».
Or ces attitudes face au téléphone ne sont peut-être
pas très éloignées de celles qu'avaient nos
contemporains face au Minitel Combien de nos parents, amis ou voisins
n'ont-ils pas, eux aussi, « platement intrigué »
pour se servir de ce terminal que nous étions parmi les premiers
à posséder et qui, lui aussi, pouvait permettre «
de faire une commande à un fournisseur sans sortir de son
appartement ».
Si l'histoire de l'innovation s'est considérablement accélérée,
l'histoire des attitudes face à l'innovation (l'histoire
des sensibilités) épouse un rythme beaucoup plus lent.
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« Aussi désagréable que la vaccine.. »
Si pour Madame Cottard, le téléphone se présente
comme un « casse-tête », c'est pour cela qu'elle le
refuse. Il est un autre personnage et un personnage central
de l'univers proustien qui, non seulement le refuse, mais le fuit. De
Françoise, la servante fidèle, nous savons, qu'elle est
d'origine rurale : « J'ai dit qu'elle était d'un petit pays
qui était tout voisin de celui de ma mère, et pourtant différent
par la nature du terrain, les cultures, le patois, par certaines particularités
des habitants, surtout ».; « Sa présence dans notre
maison, c'était l'air de la campagne et la vie sociale dans une
ferme, il y a des décennies, transportés chez nous... ».
Or dans la littérature (et on retrouvera maintes fois ce thème
dans le cinéma français des années 1920/1930), une
des caractéristiques de la servante issue comme elles l'étaient,
dans la plupart des cas de la campagne, est d'opposer un vif refus
à des gestes techniques qui, jusqu'à leur arrivée
à la ville, leur étaient inconnus. Françoise ne fait
pas exception. A trois reprises,
au moins, Proust y revient.
Dans « Sodome et Gomorrhe » le narrateur
explique l'inhabituelle place du téléphone dans l'espace
domestique par les réactions qu'il provoque chez Françoise
. « D'ailleurs, autant peut-être qu'Albertine, toujours pas
venue, sa présence en ce moment dans un « ailleurs »
qu'elle avait évidemment trouvé plus agréable, et
que je ne connaissais pas, me causait un sentiment douloureux qui, malgré
ce que j'avais dit, il y avait à peine une heure, à Swann,
sur mon incapacité d'être jaloux, aurait pu, si j'avais vu
mon amie à des intervalles moins éloignés, se changer
en un besoin anxieux de savoir où, avec qui, elle passait son temps.
Je n'osais pas envoyer chez Albertine, il était trop tard, mais
dans l'espoir que, soupant peut-être avec des amis, dans un café,
elle aurait l'idée de me téléphoner, je tournai le
commutateur et, rétablissant la communication dans ma chambre je
la coupai entre le bureau de poste et la loge du concierge à laquelle
il était relié d'habitude à cette heure-là.
Avoir un récepteur dans le petit couloir où donnait la chambre
de Françoise eût été plus simple, moins dérangeant,
mais inutile. Les progrès de la civilisation permettent à
chacun de manifester des qualités insoupçonnées ou
de nouveaux vices qui les rendent plus chers ou plus insupportables à
leurs amis. C'est ainsi que la découverte d'Edison avait permis
à Françoise d'acquérir un défaut de plus,
qui était de se refuser, quelque utilité, quelque urgence
qu'il y eût, à se servir du téléphone. Elle
trouvait le moyen de s'enfuir quand on voulait le lui apprendre, comme
d'autres au moment d'être vaccinés. Aussi le téléphone
était-il placé dans ma chambre, et, pour qu'il ne gênât
pas mes parents, sa sonnerie était remplacée par un simple
bruit de tourniquet. De peur de ne pas l'entendre, je ne bougeais pas.
Mon immobilité était telle que, pour la première
fois depuis des mois, je remarquai le tic-tac de la pendule ».
Elle refuse de « l'apprendre » (le nouvel objet technique
nécessite un apprentissage) mais sa crainte se fait curiosité
quand il s'agit d'aller surprendre quelque conversation que le narrateur
souhaiterait lui cacher. A l'oreille collée au trou de la serrure,
se substitue, pour saisir les paroles du maître ou de la maîtresse
de maison, l'irruption de la domestique, espérant dérober
à leur secret deux ou trois paroles qui lui sont cachées,
dans la pièce où l'on téléphone. « Maïs
j'étais obligé d'interrompre un Instant et de faire des
gestes menaçants, car si Françoise continuait comme
si c'eût été quelque chose d'aussi désagréable
que la vaccine ou d'aussi périlleux que l'aéroplane
à ne pas vouloir apprendre à téléphoner, ce
qui nous eût déchargés des communications qu'elle
pouvait connaître sans inconvénient, en revanche elle entrait
immédiatement chez moi dès que j'étais en train d'en
faire d'assez secrètes pour que je tinsse particulièrement
à les lui cacher. Quand elle fut enfin sortie de la chambre non
sans s'être attardée à emporter divers objets qui
y étaient depuis la veille et eussent pu y rester, sans gêner
le moins du monde, une heure de plus, et pour remettre dans le feu une
bûche rendue bien inutile par la chaleur brûlante que me donnaient
la présence de l'intruse et la peur de rne voir « couper
» par la demoiselle, « Pardonnez-moi, dis-je à Andrée,
j'ai été dérangé. »
«... Quitte à visiter des contagieux »
Or, non seulement Françoise ne décroche pas le téléphone
quand celui-ci sonne, mais encore ne téléphone pas elle
même quand on le lui demande. Elle fait appel dans ce cas à
un « employé du téléphone » :«
J'étais prêt, Françoise n'avait pas encore téléphoné
; fallait-il partir sans attendre ? Mais qui sait si elle trouverait Albertine
? si celle-ci ne serait pas dans les coulisses ? si même, rencontrée
par Françoise, elle se laisserait ramener ? Une demi-heure plus
tard le tintement du téléphone retentit et dans mon coeur
battaient tumultueusement l'espérance et la crainte.
C'étaient, sur l'ordre d'un employé de téléphone,
un escadron volant de sons qui avec une vitesse instantanée m'apportaient
les paroles du téléphoniste, non celles de Françoise
qu'une timidité et une mélancolie ancestrales,
appliquées à un objet inconnu de ses pères, empêchaient
de s'approcher d'un récepteur, quitte à visiter des contagieux.
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Elle avait trouvé au promenoir
Albertine seule, qui, étant seulement allée prévenir
Andrée qu'elle ne restait pas, avait rejoint aussitôt
Françoise. « Elle n'était pas fâchée
? Ah ! pardon ! Demandez à cette dame si cette demoiselle
n'était pas fâchée ?... Cette dame me
dit de vous dire que non, pas du tout, que c'était tout le
contraire ; en tous cas, si elle n'était pas contente, ça
ne se connaissait pas. Elles vont aller maintenant aux Trois-Quartiers
et seront rentrées à deux heures ».
Je compris que deux heures signifiait trois heures car il était
plus de deux heures. Mais délai! chez Françoise un
de ces défauts particuliers, permanents, inguérissables,
que nous appelons maladies, de ne pouvoir jamais regarder ni dire
l'heure exactement. Quand Françoise, ayant ainsi regardé
sa montre, s'il était deux heures disait : il est une heure,
ou il est trois heures, je n'ai jamais pu comprendre si le phénomène
qui avait lieu alors avait pour siège la vue de Françoise,
ou sa pensée, ou son langage ; ce qui est certain, c'est
que ce phénomène avait toujours lieu. L'humanité
est très vieille, l'hérédité, les croisements
ont donné une force insurmontable à de mauvaises habitudes,
à des réflexes vicieux. » Pour Françoise
le téléphone est objet de frayeur et dans ces trois
séquences qui mettent en scène la domestique et le
téléphone, on remarque que Proust emprunte au vocabulaire
médical : vaccinés, vaccine et contagieux. Dans les
sociétés traditionnelles, les paysans cherchaient
refuge hors du village quand ils entendaient les cloches de l'église
sonner le tocsin annonçant l'épidémie. La sonnerie
du téléphone, pour Françoise, joue un rôle
semblable. Elle donne le signal de la fuite. Comme de la peste,
il importe de s'en éloigner au plus vite.
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sommaire
«... Approcher nos lèvres de la planchette
magique»
Dans le conte, la fée a pour attribut essentiel une baguette magique;
qui s'en empare, possède à son tour à condition
de s'en servir comme il sied des pouvoirs surnaturels.
Dans la « féerie téléphonique » telle
que Proust la décrit «nous n'avons qu'à approcher
nos lèvres de la planchette magique et à appeler... ».
Baguette ou planchette magiques permettent de convoquer celles qui vont
intercéder pour nous, rendre possible le miracle, la communication.
Le geste est simple, une parole, un simple mouvement des lèvres,
comme un baiser « Et nous sommes comme le personnage du conte à
qui une magicienne, sur le souhait qu'il en exprime, fait apparaître,
dans une clarté surnaturelle, sa grand-mère ou sa fiancée,
en train de feuilleter un livre, de verser des larmes, de cueillir des
fleurs, tout près du spectateur et pourtant très loin, à
l'endroit même où elle se trouve réellement. Nous
n'avons pour que ce miracle s'accomplisse, qu'à approcher nos lèvres
de la planchette magique et à appeler quelquefois un peu
trop longtemps, je le veux bien les Vierges Vigilantes dont nous
entendons chaque jour la voix sans jamais connaître le visage, et
qui sont nos Anges gardiens dans les ténèbres vertigineuses
dont elles surveillent jalousement les portes ; les Toutes-Puissantes
par qui les absents surgissent à notre côté, sans
qu'il soit permis de les apercevoir; les Danaïdes de l'invisible
qui sans cesse vident, remplissent, se transmettent les urnes des sons;
les ironiques Furies qui, au moment que nous murmurions une confidence
à une amie, avec l'espoir que personne ne nous entendait, nous
crient cruellement : J'écoute»; les servantes toujours
irritées du Mystère, les ombrageuses prêtresses de
l'Invisible, les Demoiselles du téléphone!»
Outre l'allusion aux microphones antiques (planchette de sapin sous laquelle
sont fixés crayons de charbon, puis granulés de coke, vibrant
au son de la voix), Proust fait ici des anonymes demoiselles du téléphone
des être surnaturels dont tout dépend. Sorcières,
leurs paroles sont incantation : « Je me décidai à
quitter la poste, à aller retrouver Robert à son restaurant
pour lui dire que, allant peut-être recevoir une dépêche
qui m'obligerait à revenir, je voudrais savoir à tout hasard
l'horaire des trains. Et pourtant, avant de prendre cette résolution,
j'aurais voulu une dernière fois invoquer les Filles de la Nuit,
les Messagères de la parole, les divinités sans visage;
mais les capricieuses Gardiennes n'avaient plus voulu m'ouvrir les Portes
merveilleuses, ou sans doute elles ne le purent pas; elles eurent beau
invoquer inlassablement, selon leur coutume, le vénérable
inventeur de l'imprimerie et le jeune prince amateur de peinture impressionniste
et chauffeur (lequel était neveu du capitaine de Borodino), Gutenberg
et Wagram laissèrent leurs supplications sans réponse et
je partis, sentant que l'Invisible sollicité resterait sourd. »
. Et, peut-être, est-ce pour cela qu'une demoiselle du téléphone
est toujours un grand poète :« Mais déjà une
des Divinités irascibles aux servantes vertigineusement agiles
s'irritait non plus que je parlasse, mais que je ne dise rien. «
Mais voyons, c'est libre ! Depuis le temps que vous êtes en communication,
je vais vous couper. » Mais elle n'en fit rien, et tout en suscitant
la présence d'Andrée, l'enveloppa, en grand poète
qu'est toujours une demoiselle du téléphone, de l'atmosphère
particulière à la demeure, au quartier, à la vie
même de l'amie d'Albertine, « ( C'est vous? » me dit
Andrée, dont la voix était projetée jusqu'à
moi avec une vitesse instantanée par la déesse qui a le
privilège de rendre les sons plus rapides que l'éclair.
« Ecoutez, répondis-je, allez où vous voudrez, n'importe
où, excepté chez Madame Verdurin. Il faut à tout
prix en éloigner demain Albertine. C'est que justement elle
doit y aller demain. Ah!».
Dans ces extraits qui reprennent en partie un article que Proust avait
consacré au téléphone dans le Figaro du 20
mars 1907 (Journées de lecture), le narrateur présente
les demoiselles du téléphone comme des personnages de légende,
hors du monde réel, mais aussi invoquant le peintre à
venir comme les représentantes, les médiatrices d'une
modernité en formation.
La femme au téléphone serait ainsi signe d'un monde moderne
: « Pendant qu'Albertîne allait ôter ses affaires, et
pour aviser au plus vite je me saisis du récepteur du téléphone,
j'invoquai les Divinités implacables, mais ne fis qu'exciter leur
fureur qui se traduisit par ces mots : «Pas libre, » Andrée
était en train, en effet, de causer avec quelqu'un. En attendant
qu'elle eût achevé sa communication, je me demandais comment,
puisque tant de peintres cherchent à renouveler les portraits féminins
du XVIIIe siècle où l'ingénieuse mise en scène
est un prétexte aux expressions de l'attente, de la bouderie, de
l'intérêt, de la rêverie, comment aucun de nos modernes
Boucher et de ceux que Saniette appelait des Watteau à vapeur,
ne peignit, au lieu de «La Lettre», du «Clavecin»
etc., cette scène qui pourrait s'appeler : «Devant le téléphone»,
et où naîtrait si spontanément sur les lèvres
de l'écouteuse un sourire d'autant plus vrai qu'il sait n'être
pas vu. »
Les Demoiselles du téléphone
Plus ou moins ridiculisés, les usages mondains
du téléphone se complètent par les « téléphonages
amoureux » expression employée par Proust dans une
lettre à Antoine Bibesco pratiqués par Saint-Loup
et surtout par le narrateur. Nouvelle pratique trompeuse et dangereuse
en ce quelle peut intensifier le « terrible besoin dun
être » absent, le désir dune impossible ubiquité
et dun savoir total, inaccessible. Désir insensé,
mais qui est la définition même de lamour nommé
jalousie chez Proust. Ce nest donc pas un hasard si le narrateur
fait allusion au réseau international du téléphone
au moment même où il croit découvrir la nature «
gomorrhéenne » dAlbertine : « Albertine amie
de Mlle Vinteuil et de son amie, pratiquante professionnelle du saphisme,
cétait auprès de ce que javais imaginé
dans les plus grands doutes, ce quest au petit acoustique de lExposition
de 1889 dont on espérait à peine quil pourrait aller
au bout dune maison à une autre, le téléphone
planant sur les rues, les villes, les champs, les mers, reliant les pays.
» Le développement du réseau planétaire suggère
limprévisibilité de lavenir, accentuant aussi
la jalousie désespérée du héros, incapable
datteindre « tous les points de lespace et du temps
que cet être [quil aime] a occupés et occupera »
Cette image technologique est dabord associée à Swann
dans le Carnet 4, où elle renvoie plus clairement à langoissante
ubiquité de la femme aimée et soupçonnée de
trahison, Odette : « [
] ce quil [Swann] admettait de
la culpabilité dOdette était à la réalité
comme la possibilité de se parler un bout dune chambre à
lautre dans les premières expériences dEdison
avec luniversel réseau téléphonique. Il ny
avait probablement pas une ville, pas un quartier de Paris pas un jour
où elle ne se fût donnée (peutêtre finir
par le téléphone) ». Malgré la note de régie
mise entre parenthèses (« peut être finir par le téléphone
»), ni Swann ni Odette ne parle jamais au téléphone
dans la Recherche. La chronologie veut que la métaphore du «
réseau universel téléphonique » soit liée
au « couple du 20e siècle »: le narrateur et Albertine
voyageant en automobile et se téléphonant dans Sodome et
Gomorrhe. Mais paradoxalement, le progrès technique de la communication
contribue à illustrer lincommunicabilité irrémédiable
de lamour.
sommaire
Dans une de ses Chroniques au Figaro, Marcel Proust
décrit sa fascination pour le travail des « Demoiselles du
téléphone », ces « vierges vigilantes par qui
les visages des absents surgissent près de nous », qu'il
reprend presque littéralement dans Le côté de
Guermantes p. 432 à propos de la conversation téléphonique
du Narrateur et de sa grand-mère.
Un matin, Saint-Loup mavoua quil avait
écrit à ma grandmère pour lui donner de
mes nouvelles et lui suggérer lidée, puisquun
service téléphonique fonctionnait entre Doncières
et Paris, de causer avec moi. Bref, le même jour, elle devait
me faire appeler à lappareil et il me conseilla dêtre
vers quatre heures moins un quart à la poste. Le téléphone
nétait pas encore à cette époque dun
usage aussi courant quaujourdhui. Et pourtant lhabitude
met si peu de temps à dépouiller de leur mystère
les forces sacrées avec lesquelles nous sommes en contact que,
nayant pas eu ma communication immédiatement, la seule
pensée que jeus, ce fut que cétait bien
long, bien incommode, et presque lintention dadresser
une plainte : comme nous tous maintenant, je ne trouvais pas assez
rapide à mon gré, dans ses brusques changements, ladmirable
féérie à laquelle quelques instants suffisent
pour quapparaisse près de nous, invisible mais présent,
lêtre à qui nous voulions parler et qui, restant
à sa table, dans la ville quil habite (pour ma grandmère
cétait Paris), sous un ciel différent du nôtre,
par un temps qui nest pas forcément le même, au
milieu de circonstances et de préoccupations que nous ignorons
et que cet être va nous dire, se trouve tout à coup transporté
à ces centaines de lieues (lui et toute lambiance où
il reste plongé) près de notre oreille, au moment où
notre caprice la ordonné. Et nous sommes comme le personnage
du conte à qui une magicienne, sur le souhait quil en
exprime, fait apparaître dans une clarté surnaturelle
sa grandmère ou sa fiancée en train de feuilleter
un livre, de verser des larmes, de cueillir des fleurs, tout près
du spectateur et pourtant très loin, à lendroit
même où elle se trouve réellement. Nous navons,
pour que ce miracle saccomplisse, quà approcher
nos lèvres de la planchette magique et à appeler - quelquefois
un peu trop longtemps, je le veux bien - les Vierges Vigilantes dont
nous entendons chaque jour la voix sans jamais connaître le
visage, et qui sont nos Anges gardiens dans les ténèbres
vertigineuses dont elles surveillent jalousement les portes ; les
Toutes-Puissantes par qui les absents surgissent à notre côté,
sans quil soit permis de les apercevoir ; les Danaïdes
de linvisible qui sans cessent vident, remplissent, se transmettent
les urnes des sons ; les ironiques Furies qui, au moment que nous
murmurions une confidence à une amie, avec lespoir que
personne ne nous entendait, nous crient cruellement : « Jécoute
» ; les servantes toujours irritées du Mystère,
les ombrageuses prêtresses de lInvisible, les Demoiselles
du téléphone !
Et aussitôt que notre appel a retenti, dans
la nuit pleine dapparitions sur laquelle nos oreilles souvrent
seules, un bruit léger - un bruit abstrait - celui de la
distance supprimée - et la voix de lêtre cher
sadresse à nous.
Cest lui, cest sa voix qui nous parle,
qui est là. Mais comme elle est loin ! Que de fois je nai
pu lécouter sans angoisse, comme si devant cette impossibilité
de voir, avant de longues heures de voyage, celle dont la voix était
si près de mon oreille, je sentais mieux ce quil y
a de décevant dans lapparence du rapprochement le plus
doux, et à quelle distance nous pouvons être des personnes
aimées au moment où il semble que nous naurions
quà étendre la main pour les retenir. Présence
réelle que cette voix si proche - dans la séparation
effective ! Mais anticipation aussi dune séparation
éternelle ! Bien souvent, écoutant de la sorte, sans
voir celle qui me parlait de si loin, il ma semblé
que cette voix clamait des profondeurs doù lon
ne remonte pas, et jai connu lanxiété
qui allait métreindre un jour, quand une voix reviendrait
ainsi (seule, et ne tenant plus à un corps que je ne devais
jamais revoir) murmurer à mon oreille des paroles que jaurais
voulu embrasser au passage sur des lèvres à jamais
en poussière.
Extrait de Le côté de Guermantes
(À la recherche du temps perdu de Marcel Proust)
|
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Lettre autographe signée «Marcel
Proust».
S.l., date de réception du 2 avril 1907.
9 pp. 1/2 in-8 avec environ 3 lignes raturées,
liseré de deuil ; date de réception au composteur
en 3 endroits, avec millésime...
Exercice de style virtuose sur le thème
du téléphone citant Molière.
Louis d'Albufera voulant marquer avec vigueur son mécontentement
vis-à-vis de l'opérateur public du téléphone,
se mit en tête de publier une lettre dans le Figaro
dirigé par Gaston Calmette, qui consacrait justement
une rubrique régulière à cette question.
Il eut recours aux talents de Marcel Proust pour lui proposer
un modèle de lettre, et celui-ci s'exécuta en
n'hésitant pas à faire référence
à son propre article sur le sujet, «Journées
de lecture» paru dans le Figaro du 20 mars 1907.
|
«Excuse mon retard, mon cher Louis.
L'autre soir en te quittant, je suis resté quelques heures
comme tu m'avais laissé, c'est-à-dire pas trop mal,
mais vers le matin a commencé une crise vraiment terrible qui
a duré plus de vingt-quatre heures et m'a laissé anéanti.
Voici le brouillon qui me semble convenable. Si on te posait des colles
et te demandait d'où vient l'expression "le triste avantage",
rappelle-toi que c'est dans le sonnet d'Oronte du Misanthrope:
"L'espoir, il est vrai, nous soulage,
Et [nous] berce, un temps, notre ennui:
Mais, Philis, le triste avantage,
Lorsque rien ne marche après lui"
... J'avais mille choses à te dire mais suis encore brisé
de ma crise. Bien tendrement à toi... Je n'ai pas osé
mettre "l'article de mon ami Marcel Proust" mais cela aurait
peut-être été le plus franc. En tout cas je crois
que, comme cela, cela va bien. Tu feras d'ailleurs toutes les modifications
que tu jugeras utiles.
"Cher Monsieur [Gaston Calmette], vous avez
bien voulu insérer une première fois sous votre rubrique:
"Le scandale téléphonique", mes doléances
contre une administration qui en prend vraiment trop à son
aise avec les malheureux contribuables. Il ne s'agit pas cette fois
des demoiselles du téléphone, de celles que l'autre
jour, M. Marcel Proust appelait les "Déesses sans visage"
et les "Filles de la nuit" [allusion aux Furies, extraite
de l'article de Proust]. Son article a eu beaucoup de succès
ici, et on s'est arraché ce jour-là le Figaro plus
encore que de coutume. Nous ne disons plus "je vais vous téléphoner",
mais "je vais demander aux Vierges laborieuses [expression
peut-être empruntée à Jules Michelet dans L'Insecte]
de me donner votre numéro" et plus souvent hélas
les "Jalouses Furies" ne veulent rien savoir.
Mais aujourd'hui, c'est de l'administration centrale que j'ai à
me plaindre. J'ai le triste avantage d'être titulaire de deux
numéros d'appel... Vers la fin de 1906, j'allai rue de Grenelle
m'enquérir de ce qu'il y avait à faire pour obtenir
le transfert de ces deux postes téléphoniques dans
deux autres locaux où j'allais emménager. Là
on m'expliqua que l'administration laissait le choix, comme entre
deux maux fort graves, entre le transfert proprement dit et le réabonnement...
Je me suis décidé pour le transfert indiqué
comme le moindre mal... Pour le second poste téléphonique...
le transfert n'est pas effectué à l'heure qu'il est
plus de trois mois après ! Trois mois de démarches
incessantes de ma part, trois mois d'incessantes allées et
venues et de travaux d'ouvriers téléphoniques à
mon ancien comme à mon nouveau domicile. Mais si tout cela
est insupportable, c'est si courant que je ne vous aurais pas écrit
pour si peu. Voici où la beauté commence. J'ai reçu
le 18 mars l'avis de versement au 1er avril pour mes deux contrats,
sous peine de me voir "priver d'office de communications"
(châtiment tout platonique d'ailleurs, puisque ces communications,
je ne les ai pas et que le 2e transfert pour lequel je dois payer
n'est pas effectué. Conclusion: l'État, non content
de m'avoir pris mon argent sans avoir fait mon service, pendant
un trimestre entier, prétend continuer par la suite à
se faire payer un service qu'il ne fait pas. Et on ose parler de
racheter les chemins de fer qui eux remboursent tout versement non
dû.
J'aurais voulu vous dire tout cela par le téléphone
pour faire entendre ces vérités à l'instrument
de mon supplice. Mais les "Servantes irritées"
du mystère ne m'ayant pas donné "le vénérable
inventeur de l'imprimerie" comme M. Marcel Proust appelle Gutenberg
[autres citations de l'article de Proust, Gutenberg étant
le nom d'un central téléphonique de Paris], j'ai eu
recours à cette lettre que je vous demande de publier pour
l'édification de ses lecteurs, et à laquelle vous
me permettrez de joindre, Monsieur le Directeur, l'assurance de
mes sentiments les meilleurs.
Marquis d'Albufera»
|
sommaire
Article du Figaro du 20 mars 1907
"Journées de lecture"
de MARCEL PROUST. Extrait du journal Le Figaro du 20 mars
1907.
Journées de
lecture
Vous avez sans doute, lu les Mémoires de
la comtesse de Boigne. Il y a « tant de malades », en
ce moment, que les livres trouvent des lecteurs même des lectrices.
Sans doute, quand on ne peut sortir et faire des visites, on aimerait,
mieux en recevoir que de lire. Mais, Il par ces temps d'épidémies
», même les visites que l'on reçoit ne sont pas
sans danger. C'est la dame qui de la porte où elle s'arrête
un moment rien qu'un moment et où elle encadre sa menace,
vous crie « Vous n'ayez pas peur des-oreillons et-de la scarlatine
? Je vous préviens que ma fllle et mes petits enfants les
ont. Puis-je entrer ? »; et entre sans attendre de réponse.
C'est une autre, moins franche, qui, tire, sa montre: « II
faut que je rentre vite mes trois filles ont la rougeole; je vais
de l'une à l'autre; mon Anglaise est au lit depuis hier avec
une forte fièvre, et j'ai bien peur que ce soit mon tour
d'être prise, car je me suis sentie mal à l'aise en
me levant. Mais j'ai tenu à faire un grand effort pour venir
vous voir. Alors on aime mieux ne pas trop recevoir, et, comme on
ne peut pas téléphoner toujours, on lit. On ne lit
qu'à là dernière extrémité. On
téléphone d'abord beaucoup. Et, comme nous sommes
des enfants qui jouons avec les forces sacrées sans frissonner
devant leur mystère, nous trouvons seulement du téléphone
que « c'est commode », ou plutôt, comme nous sommes
des enfants gâtés, nous trouvons que « ce n'est
pas commode», nous remplissons le Figaro de nos plaintes,
ne trouvant pas encore assez rapide en ses changements l'admirable
féerie où quelques minutes parfois se passent en effet
avant qu'apparaisse près de nous, invisible mais présente,
L'amie à qui nous avions le désir de parler, et qui,
tout en restant à sa table, dans la Ville lointaine qu'elle
habite, sous un ciel différent du notre, par un temps qui
n'est pas celui qu'il fait ici, au milieu de circonstances et de
préoccupations que nous ignorons et qu'elle va nous dire,
se trouve tout à coup transportée à cent lieues
(elle, et toute l'ambiance où elle reste plongée),
contre notre oreille, au moment où notre caprice l'a ordonné.
Et nous sommes comme le personnage du conte de fées à
qui un magicien, sur le souhait qu'il en exprime, fait apparaître
dans une clarté magique sa fiancée en train de feuilleter
un livre, de verser des larmes ou de cueillir des fleurs, tout près
de lui, et pourtant à l'endroit où elle se trouve
alors, très loin.
Nous n'avons, pour que ce miracle se renouvelle pour nous, qu'à
approcher nos lèvres de la planchette magique et à
appeler quelquefois un peu longtemps, je le veux bien les Vierges
vigilantes dont nous entendons chaque jour la voix sans jamais connaître
leur visage et qui sont nos Anges gardiens dans ces ténèbres
vertigineuses dont elles surveillent jalousement les portes, les
Toutes-Puissantes par qui les visages des absents surgissent près
de nous, sans qu'il nous soit permis de les apercevoir; nous n'avons
qu'à appeler ces Danaïdes de l'Invisible qui sans cesse
vident, remplissent, et se transmettent les urnes obscures des sons,
les jalouses Furies qui, tandis que nous murmurons une confidence
à une amie, nous crient ironiquement « J'écoute
» au moment où nous espérions que personne ne
nous entendait, les Servantes irritées du Mystère,
les Divinités implacables, les Demoiselles du, téléphone.
Et aussitôt que leur appel a retenti dans la nuit pleine d'apparitions,
sur laquelle nos oreilles s'ouvrent seules, un bruit léger
un bruit, abstrait, celui de la distance supprimée, et la
voix de notre amie s'adresse à nous. Si, à ce moment-là,
entre par sa fenêtre et vient l'importuner pendant qu'elle
nous parle, la chanson d'un passant, la trompe d'un cycliste ou
la fanfare lointaine d'un régiment en marche, tout cela retentit
aussi distinctement pour nous comme pour nous montrer que c'est
bien elle qui est près de nous, elle, avec tout ce qui l'entoure
à ce moment-là, ce qui frappe son oreille et distrait
son attention, détails de vérité, étrangers
au sujet, inutiles en eux-mêmes, mais d'autant plus nécessaires
à nous révéler toute l'évidence du miracle,
traits sobres et charmants de couleur locale, descriptifs de la
rue et de la route provinciales sur lesquelles donne sa maison,
et tels qu'en choisit un poète quand il veut, en faisant
vivre un personnage, évoquer autour de lui son milieu. C'est
elle, c'est sa voix qui nous parle, qui est là. Mais comme
elle est loin ! Que de fois je n'ai pu l'écouter sans angoisse,
comme si devant cette impossibilité de voir, avant de longues
heures de voyage, celle dont la voix était si près
de mon oreille, je sentais mieux ce qu'il y a de décevant
dans l'apparence du rapprochement le plus doux et à quelle
distance nous pouvons être des choses aimées au moment
où il semble que nous n'aurions qu'à étendre
la main pour les retenir. Présence réelle que cette
voix si proche dans la séparation effective.. Mais anticipation
aussi d'une séparation éternelle. Bien souvent, l'écoutant
de la sorte, sans voir celle qui me parlait de si loin, il m'a semblé
que cette voix clamait des profondeurs d'où l'on ne remonte
pas, et j'ai connu l'anxiété qui m'étreindrait
un jour, quand une voix reviendrait ainsi, seule et ne tenant plus
à un corps que je ne devais jamais revoir, murmurer à
mon oreille des paroles que j'aurais voulu pouvoir embrasser au
passage sur des lèvres à jamais en poussière.
Je disais qu'avant de nous décider à lire, nous cherchons
à causer encore, à téléphoner, nous
demandons numéro sur numéro. Mais parfois les Filles
de la Nuit, les Messagères de la Parole, les Déesses
sans visage, les capricieuses Gardiennes ne veulent ou ne peuvent
nous ouvrir les portes de l'Invisible, le Mystère sollicité
reste sourd, le vénérable inventeur de l'imprimerie
et le jeune prince amateur de peinture impressionniste et chauffeur,
Gutenberg et Wagram qu'elles invoquent inlassablement, laissent
leurs supplications sansréponse alors, comme on ne peut pas
faire de visites, comme on ne veut pas en recevoir, comme les demoiselles
du téléphone ne nous donnent pas la communication,
on se résigne à se taire, on lit. Dans quelques semaines
seulement on pourra lire le nouveau volume de vers de Madame de
Noailles, les Eblouissements (je ne sais si ce titre sera maintenu),
encore supérieur à ces livres de génie le Cur
innombrable et l'Onbre des jours, vraiment égal, il me semble,
aux Feuilles d'aùtomne ou aux Fleurs du mal. En attendant,
on pourrait lire cette exquise et pure Margaret Ogilvy de Barrie,
traduite à merveille par R. d'Humières et qui'n'est
que la vie d'une paysanne racontée par un poète, son
fils; Mais non du moment qu'on s'est résigné à
lire, on choisit de préférence des livres comme les
Mémoires de Mme de Boigne, dès livres qui donnent
l'illusion que l'on continue à faire des visites, à
faire des visites aux gens à qui on n'avait pas pu en faire
parce qu'on n'était pas encore né sous Louis XVI,
et qui, du reste, ne vous changeront pas beaucoup de ceux que vous
connaissez, parce qu'ils portent presque tous les mêmes noms
qu'eux, leurs descendants et vos amis, lesquels, par une touchante
courtoisie envers votre infirme mémoire, ont gardé
les mêmes prénoms et s'appellent encore Odon, Ghislain,
Nivelon, Victurnièn, Josselin, Léonor, Artus, Tucdual,
Adhéaume ou Raynulphe. Beaux noms de baptême d'ailleurs,
et dont on aurait tort de sourire ils viennent d'un passé
si profond, que dans leur éclat insolite ils semblent étinceler
mystérieusement comme ces noms de prophètes et de
saints qui s'inscrivent en abrégé dans les vitraux
de nos cathédrales. Jehan, lui-même, quoique plus ressemblant
à un prénom d'aujourd'hui, n'apparaît-il pas
inévitablement comme tracé en caractères gothiques
sur un livre d'Heures par un pinceau trempé de pourpre, d'outre-mer
ou d'azur ? Devant ces noms, le vulgaire redirait peut-être
la chanson de Montmartre :
Bragance, on le connaît c't oiseau-là
Faut-il que son orgueuil soie profonde
Pour s'être fait un nom comme ça
Peut donc pas s'appeler comme tout le monde !
Mais le poète, s'il est sincère, ne partage pas cette
gaieté et, les yeux fixés sur le passé que
ces noms lui découvrent, répondra avec Verlaine
Je vois, j'entends beaucoup de choses
Dans son nom Carlovingien.
Passé très vaste, peut-être. J'aimerais
à penser que ces noms qui ne sont venus jusqu'à nous
qu'en de si rares exemplaires, grâce à l'attachement
aux traditions qu'ont certaines familles, furent autrefois des noms
très répandus, noms de vilains aussi bien que de nobles,
et qu'ainsi, à travers les tableaux naïvement coloriés
de lanterne magique que nous présentent ces noms, ce n'est
pas seulement le puissant seigneur à la barbe bleue ou soeur
Anne en sa tour que nous apercevons, mais aussi le paysan penché
sur l'herbe qui verdoie et les hommes d'armes chevauchant sur les
routes qui poudroient du treizième siècle.
Sans doute bien souvent cette impression moyenâgeuse donnée
par leurs noms ne résiste pas à la fréquentation
de ceux qui les portent et qui n'en ont ni gardé ni compris
la poésie mais peut-on raisonnablement demander aux hommes
de se montrer dignes de leur nom quand les choses les plus belles
ont tant de peine à ne pas être inégales au
leur, quand il n'est pas un pays, pas une cité, pas un fleuve
dont la vue puisse assouvir le désir de rêve que son
nom avait fait naître en nous ? La sagesse serait de remplacer
toutes les relations mondaines et beaucoup de voyages par la lecture
de l'Almanach de Gotha et de l'Indicateur des chemins de fer. Les
mémoires de la fin du dix-huitième siècle et
du commencement du dix-neuvième, comme ceux de ta comtesse
de Boigne, ont ceci d'émouvant qu'ils donnent à l'époque
contemporaine, à nos jours vécus sans beauté,
une perspective assez noble et assez mélancolique, en faisant
d'eux comme le premier plan de l'Histoire. Ils nous permettent de
passer aisément des personnes que nous avons rencontrées
dans la vie ou que nos parents ont connues aux parents de ces personnes-là,
qui eux-mêmes, auteurs ou personnages de ces mémoires,
ont pu assister à la Révolution et voir passer Marie-Antoinette.
De sorte que les gens que nous avons pu apercevoir ou connaître
les gens que nous avons vus avec les yeux de la chair sont comme
ces personnages en cire et grandeur nature qui, au premier plan
des panoramas, foulant aux pieds de l'herbe vraie et levant en l'air
une canne achetée chez le marchand, semblent encore appartenir
à la foule qui les regarde, et nous conduisent peu à
peu à la toile peinte du fond, à qui ils donnent,
grâce à des transitions habilement ménagées,
l'apparence du relief, de la réalité et de la vie.
C'est ainsi que cette Mme de Boigne née d'Osmond, élevée,
nous dit elle, sur les genoux de Louis XVI et de Marie-Antoinette,
j'ai vu bien souvent au bal, quand j'étais adolescent, sa
nièce, la vieille duchesse de Maillé née d'Osmond,
plus qu'octogénaire mais superbe encore sous ses cheveux
gris qui relevés sur le front faisaient penser à la
perruque à trois marteaux d'un président à
mortier. Et je me souviens que mes parents ont bien souvent dîné
avec le neveu de Mme de Boigne, M. d'Osmond, pour qui elle a écrit
ces mémoires et dont jai trouvé la. photographie dans
leurs papiers avec beaucoup de lettres qu'il leur avait adressées.
De sorte que mes premiers souvenirs de bal tenant d'un fil aux récits
un peu plus vaques pour moi, mais encore bien réels, de mes
parents, rejoignent par un lien déjà presque immatériels
les souvenirs que Mme de Boigne avait gardés et nous conte
des premières fêtes auxquelles elle assista tout cela
tissant une trame de frivolités, poétique pourtant,
parce qu'elle finit en étoffe de songe, pont léger,
jeté du présent jusqu'à un passé déjà
lointain et qui, unit, pour rendre plus vivante l'histoire, et presque
historique la vie, la vie à l'histoire.
Hélas me voici arriyé. à la troisième
colonne de ce journal et je n'ai même pas. encore commencé
mon article. Il devait s'tappeler « le Snobisme et la Postérité
», je né vais pas pouvoir lui laisser ce titre, puisque
j'ai rempli toute la place qui m'avait été réservée
sans vous dire encore un seul mot ni du Snobisme ni de la Postérité,
deux personnes que vous pensiez sans doute ne devoir jamais être
appelées à se rencontrer, pour le plus grand bonheur
de la seconde, et au sujet desquelles je comptais vous soumettre
quelques réflexions, inspirées par la lecture des
Mémoires de Mme de Boigne. Ce sera pour la prochaine fois.
Et si alors quelqu'un des fantômes qui s'interposent sans
cesse entre ma pensée et son objet, comme il arrive dans
les rêves, vient encore solliciter mon attention et la détourner
de ce que j'ai à vous dire, je l'écarterai comme Ulysse
écartait de l'épéeles ombres pressées
autour de lui pour implorer une forme ou un tombeau.
Aujourd'hui je n'ai pas su résister à l'appel de ces
visions que je voyais flotter, à mi-profondeur, dans la transparence
de. ma pensée. Et j,'ai tenté sans succès ce
que réussit si souvent le maître verrier quand il transportait
et fixait ses songes, à la distance même où
ils lui étaient apparus, entre deux eaux troublées
de reflets sombres et roses; dans une matière translucide
où- parfois un rayon changeant, venu du cur, pouvait
leur faire croire qu'ils continuaient à se jouer au sein
d'une pensée vivante. Telles les Néréides que
le sculpteur antique avait ravies à la mer mais qui pouvaient
s'y croire plongées encore, quand elles nageaient entre les
vagues de marbre du bas-relief qui la figurait. J'ai eu tort. Je
ne recommencerai pas. Je vous parlerai la prochaine fois du snobisme
et de la postérité, sans détours. Et si quelque
idée de traverse, si quelque indiscrète fantaisie,
voulant, se mêler de.ee qui ne la regarde point, menace encore
de nous interrompre, je la supplierai aussitôt de nous laisser
tranquilles « Nous. causons, ne nous coupez pas, mademoiselle
!» »
Marcel Proust
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sommaire
«La voix pure comme un petit morceau de glace»
Proust accorde aux sens, au senti, une importance considérable
Tout son travail d'écrivain, pourrait-on dire, est là. Mille
notations, d'un petit pan de mur jaune à une petite phrase musicale,
d'un goût particulier à une odeur évocatrice, fourmillent
dans chaque page. « L'ouïe, ce sens délicieux, nous
apporte la compagnie de la rue, dont elle nous retrace toutes les lignes,
dessine toutes les formes qui y passent, nous en montrant la couleur.
» Le détail se fait essentiel (Dieu est dans le détail,
disait Flaubert !). La voix, son « grain » y joue un rôle
majeur. La voix révèle. Elle caractérise Charlus
ou Gisèle (sa « voix rogom-meuse»!). Or la voix au
téléphone prend une dimension nouvelle
Lointaine mais proche, connue mais redécouverte comme si, pour
la première fois, le narrateur l'entendait grâce à
l'écouteur et c'est d'un contact physique qu'il s'agit
collé à l'oreille. Dès Jean Santeuil que Proust écrit
vers 1896-1900 et qui ne sera publié que longtemps après
sa mort, la voix au téléphone est évoquée
dans un chapitre qui a pour titre «Jean à Begmeil, le téléphonage
à sa mère». « Maintenant il voulait télégraphier,
faire quelque chose qui le mette en communication immédiate avec
sa mère. « Mais monsieur, nous avons le téléphona
« On sonna On répond tout de suite. Il demande la communication
avec un tapissier qui habite dans sa maison. « Auriez-vous la bonté
de dire à Mme Santeuil de descendre au téléphone
parler à son fils ? Oui. » Mais voilà déjà
bien un quart d'heure de cela, on ne sonne plus. Que se passe-t-il? «Monsieur,
dit le maître d'hôtel, c'est qu'il n'y a qu'un fil d'ici Paris.
Par mégarde on a accordé une autre communication. 11 peut
y en avoir pour longtemps. » Alors il se représenta sa mère
sonnant au téléphone, l'appelant, ne comprenant pas pourquoi
Jean ne lui répond pas (car elle à dû descendre tout
de suite, elle doit être déjà depuis déjà
quelque temps au téléphone). S'il pouvait lui expliquer,
lui dire : « Maman, prends patience. » Et quand la communication
lui sera rendue, sa mère partie, lasse d'attendre, fatiguée,
déçue surtout (elle avait dû courir si vite, si joyeuse,
au téléphone, c'aurait dû être presque le même
bonheur que si on lui avait dit : «Voici M. Jean revenu»,
sans qu'elle ait l'ennui qu'il ait quitté Begmeil). Il s'affole,
languit de son attente, aiguise cruellement sa déception, et savoure
l'amertume d'être retombé tout seul, sans elle; à
deux cents lieues d'elle quand ils auraient pu être là, l'un
à l'autre. D'autant plus que c'est fini, il ne pourra pas déranger
deux fois le tapissier.Mais commotionnant, clair, voici le timbre qui
sonne, semble courir ça et là. Vite, il met le tube à
l'oreille. La voix forte et dure d'un garçon : «Est-ce M.
Santeuil?» Sans doute on parle pour sa mère, pendant qu'on
lui fait prendre le cornet, qu'elle se hâte toute troublée.
Une autre voix forte et dure d'un autre garçon. Puis tout d'un
coup c'est comme si tout le monde s'étant allé de
la chambre il tombait dans les bras de sa mère vient là
tout contre lui, si douce, si fragile, si délicate, si claire,
si fondue, un petit morceau de glace brisé, la voix de sa mère«
C'est toi, mon chéri ? »
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C'est comme si elle lui parlait pour
la première fois, comme s'il la retrouvait après la
mort dans le paradis. Car pour la première fois, il entend
la voix de sa mère.
Toujours il écoute ce qu'elle lui dit, mais sa voix il ne
l'avait jamais remarquée, pas plus que sa voix à lui
par exemple.
Alors, la recevant ainsi tout d'un coup, au moment où il
la désire le plus et s'y attend le moins, où il est
prêt à entendre encore la voix d'un garçon,
il est stupéfait de l'abîme qu'il y a entre ces dures
voix et ce tout petit morceau la de glace brisée où
semblent couler par en dessous des pleurs, tous les chagrins soufferts
depuis quelques années qui ne cessent de circuler dans cette
voix, sanglots ou gémissements qu'elle n'a jamais laissé
éclater pour ne pas faire de peine aux siens et qui sont
cachés là tout près, comme les souvenirs des
morts dans l'aspect coutumier de sa chambre, à un doigt d'elle,
dans les tiroirs.
|
Mais surtout ce qui le frappe et le stupéfie
après ces voix d'hommes, c'est de trouver, dans cette voix qui
semble à cent lieues d'eux, d'y trouver cette chose qu'il lui
semble n'avoir jamais vue au monde et trouver là pour la première
fois : la douceur la douceur, la petite essence divine dont il
a souvent rêvé, en l'imaginant pas du tout comme elle était,
suave, magnifique, et qu'il a là dans son oreille, tout près,
comme les petits morceaux offerts d'un coeur brisé. Alors, comme
on sent tout ce que Jean est pour sa mère. Depuis qu'il est grand,
qu'il est presque quelqu'un comme son père, qu'il fait des études
auxquelles elle ne participe pas, Mme Santeuil s'humilie presque devant
son fils. Elle ne se compte pour rien près de lui. Dans ce petit
morceau de voix brisée on sent toute sa vie pour lui donnée
à ce moment comme à tous, la seule tendresse qui soit
toute à lui, sans une parcelle retenue pour soi, la voix pure
comme un petit morceau de glace où il n'y a pas de voix, pas
de force, la voix et la force de l'orgueil, de l'égoïsme,
des désirs, de l'intérêt, non rien que de la douceur,
de la douceur surnaturelle qui était près de lui
sans qu'il le sût, qui n'avait pas l'air extraordinaire,
et qui ainsi surprise tout d'un coup entre ces autres voix s'entend
comme à cent lieues d'elles, de la douceur qui se brise et fond
si doucement à l'oreille, au cur. Mais il est vite repris
par la vie; que faut-il lui dire? Ils se parlent et il n'entend plus
sa voix, comme en vivant avec elle il ne connaît pas sa personne.
Elle est là. Tout en lui parlant des choses utiles, il se dit
: « Maman, maman, tu es là, approche-toi, je veux t'embrasser,
oh! Je ne t'embrasserai pas d'ici longtemps, maman, ma petite maman,
maman ! » voit que sa mère se fatigue et ne comprend plus
distinctement ce qu'elle lui dit... Il sonne. C'est fini. »
sommaire
Invisible mais présent
La voix de la mère, toujours écoutée, enfin entendue,
apparaît ici accentuée par l'artifice téléphonique
voix de l'au-delà, douce, tendra
C'est en des termes relativement semblables que le narrateur de la Recherche
évoque la voix de sa grand-mère.
Extrait
de La recherche du temps perdu
Un matin, Saint-Loup m'avoua qu'il avait écrit à ma grand-mère
pour lui donner de mes nouvelles et lui suggérer l'idée,
puisqu'un service téléphonique fonctionnait entre Doncières
et Paris, de causer avec moi. Bref, le même jour, elle devait
me faire appeler à l'appareil et il me conseilla d'être
vers quatre heures moins un quart à la poste. Le téléphone
n'était pas encore à cette époque d'un usage aussi
courant qu'aujourd'hui. Et pourtant l'habitude met si peu de temps à
dépouiller de leur mystère les forces sacrées avec
lesquelles nous sommes en contact que, n'ayant pas eu ma communication
immédiatement, la seule pensée que j'eus, ce fut que c'était
bien long, bien incommode, et presque l'intention d'adresser une plainte
: comme nous tous maintenant, je ne trouvais pas assez rapide à
mon gré, dans ses brusques changements, l'admirable féerie
à laquelle quelques instants suffisent pour qu'apparaisse près
de nous, invisible mais présent, l'être à qui nous
voulions parler et qui, restant à sa table, dans la ville qu'il
habite (pour ma grand-mère c'était Paris), sous un ciel
différent du nôtre, par un temps qui n'est pas forcément
le même, au milieu de circonstances et de préoccupations
que nous ignorons et que cet être va nous dire, se trouve tout
à coup transporté à des centaines de lieues (lui
et toute l'ambiance où il reste plongé) près de
notre oreille, au moment où notre caprice l'a ordonné.
Et nous sommes comme le personnage du conte à qui une magicienne
sur le souhait qu'il en exprime, fait apparaître, dans une clarté,
surnaturelle, sa grand-mère ou sa fiancée en train de
feuilleter un livre, de verser des larmes, de cueillir des fleurs, tout
près du spectateur et pourtant très loin, à l'endroit
même où elle se trouve réellement. Nous n'avons,
pour que ce miracle s'accomplisse, qu'à approcher nos lèvres
de la planchette magique et à appeler quelquefois un peu
trop longtemps, je le veux bien les Vierges Vigilantes dont nous
entendons chaque jour la voix sans jamais connaître le visage,
et qui sont nos Anges gardiens dans les ténèbres vertigineuses
dont elles surveillent jalousement les portes ; les Toutes-Puissantes
par qui les absents surgissent à notre côté, sans
qu'il soit permis de les apercevoir ; les Danaïdes de l'invisible
qui sans cesse vident, remplissent, se transmettent les urnes des sons
; les ironiques Furies qui, au moment que nous murmurions une confidence
à une amie, avec l'espoir que personne ne nous entendait, nous
crient cruellement : « J'écoute » ; les servantes
toujours irritées du Mystère, les ombrageuses prêtresses
de l'Invisible, les Demoiselles du téléphone !
Et aussitôt que notre appel a retenti, dans la nuit pleine d'apparitions
sur laquelle nos oreilles s'ouvrent seules, un bruit léger
un bruit abstrait celui de la distance supprimée
et la voix de l'être cher s'adresse à nous.
C'est lui, c'est sa voix qui nous parle, qui est là. Mais comme
elle est loin ! Que de fois je n'ai pu l'écouter sans angoisse,
comme si devant cette impossibilité de voir, avant de longues
heures de voyage, celle dont la voix était si près de
mon oreille, je sentais mieux ce qu'il y a de décevant dans l'apparence
du rapprochement le plus doux, et à quelle distance nous pouvons
être des personnes aimées au moment où il semble
que nous n'aurions qu'à étendre la main pour les retenir.
Présence réelle que cette voix si proche dans la
séparation effective ! Mais anticipation aussi d'une séparation
éternelle ! Bien souvent, écoutant de la sorte, sans voir
celle qui me parlait de si loin, il m'a semblé que cette voix
clamait des profondeurs d'où l'on ne remonte pas, et j'ai connu
l'anxiété qui allait m'étreindre un jour, quand
une voix reviendrait ainsi (seule, et ne tenant plus à un corps
que je ne devais jamais revoir) murmurer à mon oreille des paroles
que j'aurais voulu embrasser au passage sur des lèvres à
jamais en poussière.
Ce jour-là, hélas, à Doncières, le miracle
n'eut pas lieu. Quand j'arrivai au bureau de porte, ma grand-mère
m'avait déjà demandé ; j'entrai dans la cabine,
la ligne était prise, quelqu'un causait qui ne savait pas sans
doute qu'il n'y avait personne pour lui répondre car, quand j'amenai
à moi le récepteur, ce morceau de bois se mit à
parler comme Polichinelle ; je le fis taire, ainsi qu'au guignol, en
le remettant à sa place, mais, comme Polichinelle, dès
que je le ramenais près de moi, il recommençait son bavardage.
Je finis en désespoir de cause, en raccrochant définitivement
le récepteur, par étouffer les convulsions de ce tronçon
sonore qui jacassa jusqu'à la dernière seconde et j'allai
chercher l'employé qui me dit d'attendre un instant ; puis je
parlai et après quelques instants de silence, tout d'un coup
j'entendis cette voix que je croyais à tort connaître si
bien, car jusque-là, chaque fois que ma grand-mère avait
causé avec moi, ce qu'elle me disait, je l'avais toujours suivi
sur la partition ouverte de son visage où les yeux tenaient beaucoup
de place, mais sa voix elle-même, je l'écoutais aujourd'hui
pour la première fois. Et parce que cette voix m'apparaissait
changée dans ses proportions dès l'instant qu'elle était
un tout, et m'arrivait ainsi seule et sans l'accompagnement des traits
de la figure, je découvris combien cette voix était douce
; peut-être d'ailleurs ne l'avait-elle jamais été
à ce point, car ma grand-mère, me sentant loin et malheureux,
croyait pouvoir s'abandonner à l'effusion d'une tendresse que,
par « principes » d'éducatrice, elle contenait et
cachait d'habitude. Elle était douce, mais aussi comme elle était
triste, d'abord à cause de sa douceur même, presque décantée,
plus que peu de voix humaines ont jamais dû l'être, de toute
dureté, de tout élément de résistance aux
autres, de tout égoïsme ; fragile à force de délicatesse,
elle semblait à tout moment prête à se briser, à
expirer en un pur flot de larmes, puis l'ayant seule près de
moi, vue sans le masque du visage, j'y remarquais, pour la première
fois, les chagrins qui l'avaient fêlée au cours de la vie.
Était-ce d'ailleurs uniquement la voix qui, parce qu'elle était
seule, me donnait cette impression nouvelle qui me déchirait
? Non pas ; mais plutôt que cet isolement de la voix était
comme un symbole, une évocation, un effet direct d'un autre isolement,
celui de ma grand-mère, pour la première fois séparée
de moi. Les commandements ou défenses qu'elle m'adressait à
tout moment dans l'ordinaire de la vie, l'ennui de l'obéissance
ou la fièvre de la rébellion qui neutralisaient la tendresse
que j'avais pour elle, étaient supprimés en ce moment
et même pouvaient l'être pour l'avenir (puisque ma grand-mère
n'exigeait plus de m'avoir près d'elle sous sa loi, était
en train de me dire son espoir que je resterais tout à fait à
Doncières, ou en tout cas que j'y prolongerais mon séjour
le plus longtemps possible, ma santé et mon travail pouvant s'en
bien trouver) ; aussi, ce que j'avais sous cette petite cloche approchée
de mon oreille, c'était, débarrassée des pressions
opposées qui chaque jour lui avaient fait contrepoids, et dès
lors irrésistible, me soulevant tout entier, notre mutuelle tendresse.
Ma grand-mère, en me disant de rester, me donna un besoin anxieux
et fou de revenir. Cette liberté qu'elle me laissait désormais,
et à laquelle je n'avais jamais entrevu qu'elle pût consentir,
me parut tout d'un coup aussi triste que pourrait être ma liberté
après sa mort (quand je l'aimerais encore et qu'elle aurait à
jamais renoncé à moi). Je criais : « Grand-mère,
grand-mère », et j'aurais voulu l'embrasser ; mais je n'avais
près de moi que cette voix, fantôme aussi impalpable que
celui qui reviendrait peut-être me visiter quand ma grand-mère
serait morte. « Parle-moi » ; mais alors il arriva que,
me laissant plus seul encore, je cessai tout d'un coup de percevoir
cette voix. Ma grand-mère ne m'entendait plus, elle n'était
plus en communication avec moi, nous avions cessé d'être
en face l'un de l'autre, d'être l'un pour l'autre audibles, je
continuais à l'interpeller en tâtonnant dans la nuit, sentant
que des appels d'elle aussi devaient s'égarer. Je palpitais de
la même angoisse que, bien loin dans le passé, j'avais
éprouvée autrefois, un jour que petit enfant, dans une
foule, je l'avais perdue, angoisse moins de ne pas la retrouver que
de sentir qu'elle me cherchait, de sentir qu'elle se disait que je la
cherchais ; angoisse assez semblable à celle que j'éprouverais
le jour où on parle à ceux qui ne peuvent plus répondre
et de qui on voudrait au moins tant faire entendre tout ce qu'on ne
leur a pas dit, et l'assurance qu'on ne souffre pas. Il me semblait
que c'était déjà une ombre chérie que je
venais de laisser se perdre parmi les ombres, et seul devant l'appareil,
je continuais à répéter en vain : « Grand-mère,
grand-mère », comme Orphée, resté seul, répète
le nom de la morte. Je me décidai à quitter la porte,
à aller retrouver Robert à son restaurant pour lui dire
que, allant peut-être recevoir une dépêche qui m'obligerait
à revenir, je voudrais savoir à tout hasard l'horaire
des trains. Et pourtant, avant de prendre cette résolution, j'aurais
voulu une dernière fois invoquer les Filles de la Nuit, les Messagères
de la parole, les divinités sans visage ; mais les capricieuses
Gardiennes n'avaient plus voulu ouvrir les Portes merveilleuses, ou
sans doute elles ne le purent pas ; elles eurent beau invoquer inlassablement,
selon leur coutume, le vénérable inventeur de l'imprimerie
et le jeune prince amateur de peinture impressionniste et chauffeur
(lequel était neveu du capitaine de Borodino), Gutenberg et Wagram
laissèrent leurs supplications sans réponse et je partis,
sentant que l'Invisible sollicité resterait sourd.
En arrivant auprès de Robert et de ses amis, je ne leur avouai
pas que mon coeur n'était plus avec eux, que mon départ
était déjà irrévocablement décidé.
Saint-Loup parut me croire, mais j'ai su depuis qu'il avait, dès
la première minute, compris que mon incertitude était
simulée, et que le lendemain il ne me retrouverait pas. Tandis
que, laissant les plats refroidir auprès d'eux, ses amis cherchaient
avec lui dans l'indicateur le train que je pourrais prendre pour rentrer
à Paris, et qu'on entendait dans la nuit étoilée
et froide les sifflements des locomotives, je n'éprouvais certes
plus la même paix que m'avaient donnée ici tant de soirs
l'amitié des uns, le passage lointain des autres. Ils ne manquaient
pas pourtant, ce soir, sous une autre forme à ce même office.
Mon départ m'accabla moins quand je ne fus plus obligé
d'y penser seul, quand je sentis employer à ce qui s'effectuait
l'activité plus normale et plus saine de mes énergiques
amis, les camarades de Robert, et de ces autres êtres forts, les
trains, dont l'allée et venue, matin et soir, de Doncières
à Paris, émiettait rétrospectivement ce qu'avait
de trop compact et insoutenable mon long isolement d'avec ma grand-mère,
en des possibilités quotidiennes de retour.
« Je ne doute pas de la vérité de tes paroles et
que tu ne comptes pas partir encore, me dit en riant Saint-Loup, mais
fais comme si tu partais et viens me dire adieu demain matin de bonne
heure, sans cela je cours le risque de ne pas te revoir ; je déjeune
justement en ville, le capitaine m'a donné l'autorisation ; il
faut que je sois rentré à deux heures au quartier car
on va en marche toute la journée. Sans doute, le seigneur chez
qui je déjeune à trois kilomètres d'ici me ramènera
à temps pour être au quartier à deux heures. »
À peine disait-il ces mots qu'on vint me chercher de mon hôtel,
on m'avait demandé de la poste au téléphone. J'y
courus car elle allait fermer. Le mot « interurbain » revenait
sans cesse dans les réponses que me donnaient les employés.
J'étais au comble de l'anxiété, car c'était
ma grand-mère qui me demandait. Le bureau allait fermer. Enfin
j'eus la communication. « C'est toi, grand-mère ? »
Une voix de femme avec un fort accent anglais me répondit : «
Oui, mais je ne reconnais pas votre voix. » Je ne reconnaissais
pas davantage la voix qui me parlait, puis ma grand-mère ne me
disait pas « vous ». Enfin, tout s'expliqua. Le jeune homme
que sa grand-mère avait fait demander au téléphone
portait un nom presque identique au mien et habitait une annexe de l'hôtel.
M'interpellant le jour même où j'avais voulu téléphoner
à ma grand-mère, je n'avais pas douté un seul instant
que ce fût elle qui me demandât. Or c'était par une
simple coïncidence que la poste et l'hôtel venaient de faire
une double erreur.
...
Au téléphone la grand-mère est une voix. La voix
vraie (la grand-mère vraie), sa musique est lue sans partition,
sans le masque du visage nous dit Proust. Or cette voix présente
est la voix de l'absente. Ici l'éphémère communication
téléphonique est preuve et épreuve de la séparation.
sommaire
« Cent fois plus rapide que le tonnerre »
Et la voix d'Andrée entendue au cours d'une banale conversation
téléphonique un sourire d'autant plus vrai qu'il sait
n'être pas vu... » (dont Proust en quelques mots évoque
les rites naissants) suscite chez l'auteur l'image d'une polyphonie
téléphonique : « ... Pardonnez-moi, dis-je à
Andrée, j'ai été dérangé. C'est absolument
sûr qu'elle doit aller demain chez les Verdurin ?
Absolument, mais je peux lui dire que cela vous ennuie.
Non, au contraire ; ce qui est possible, c'est que je vienne
avec vous.
Ah !» fit Andrée d'une voix ennuyée et comme
effrayée de mon audace, qui ne fit du reste que s'en affermir.
« Alors, je vous quitte et pardon de vous avoir dérangée
pour rien.
Mais non », dit Andrée et (comme maintenant l'usage
du téléphone était devenu courant, autour de lui
s'était développé l'enjolivement de phrases spéciales,
comme jadis autour des « thés ») elle ajouta : «
Cela m'a fait grand plaisir d'entendre votre voix ».
J'aurais pu en dire autant, et plus véridiquement qu'Andrée,
car je venais d'être infiniment sensible à sa voix, n'ayant
jamais remarqué jusque-là qu'elle était si différente
des autres.
Alors, je me rappelai d'autres voix encore, des voix de femmes surtout,
les unes ralenties par la précision d'une question et l'attention
de l'esprit, d'autres essoufflées, même interrompues, par
le flot lyrique de ce qu'elles racontent ; je me rappelai une à
une la voix de chacune des jeunes filles que j'avais connues à
Balbec, puis de Gilberte, puis de ma grand-mère, puis de Mme
de Guermantes ; je les trouvai toutes dissemblables, moulées
sur un langage particulier à chacune, jouant toutes sur un instrument
différent, et je me dis quel maigre concert doivent donner au
Paradis les trois ou quatre anges musiciens des vieux peintres, quand
je voyais s'élever vers Dieu, par dizaines, par centaines, par
milliers, l'harmonieuse et multisonore salutation de toutes les Voix.
Je ne quittai pas le téléphone sans remercier en quelques
mots propitiatoires Celle qui règne sur la vitesse des sons,
d'avoir bien voulu user en faveur de mes humbles paroles d'un pouvoir
qui les rendait cent fois plus rapides que le tonnerre. Mais mes actions
de grâce restèrent sans autre réponse que d'être
coupées. » Mais le téléphone est aussi attente,
attente de la communication bien sûr mais attente surtout de l'appel.
La délivrance tient ici à un simple signal, le bruit de
la sonnerie : « Enfin Françoise alla se coucher ; je la
renvoyai avec une rude douceur, pour que le bruit qu'elle ferait en
s'en allant ne couvrît pas celui du téléphone. Et
je recommençai à écouter, à souffrir ; quand
nous attendons, de l'oreille qui recueille les bruits à l'esprit
qui les dépouille et les analyse, et de l'esprit au cur
à qui il transmet ses résultats, le double trajet est
si rapide que nous ne pouvons même pas percevoir sa durée,
et qu'il semble que nous écoutions directement avec notre coeur.
J'étais torturé par l'incessante reprise du désir
toujours plus anxieux, et jamais accompli, d'un bruit d'appel; arrivé
au point culminant d'une ascension tourmentée dans les spirales
de mon angoisse solitaire, du fond du Paris populeux et nocturne approché
soudain de moi, à côté de ma bibliothèque,
j'entendis tout à coup, mécanique et sublime, comme dans
Tristan l'écharpe agitée ou le chalumeau du pâtre,
le bruit de toupie du téléphone.Je m'élançai,
c'était Albertine. Je ne vous dérange pas en vous téléphonant
à une pareille heure!
Mais non... , dis-je en comprimant ma joie, car ce qu'elle disait
de l'heure indue était sans doute pour s'excuser de venir dans
un moment si tard, non parce qu'elle n'allait pas venir.
«Est-ce que vous venez ? demandai-je d'un ton différent.
Mais... non, si vous n'avez pas absolument besoin de moi.
Une partie de moi à laquelle l'autre voulait se rejoindre était
en Albertine. Il fallait qu'elle vînt, mais je ne le lui dis pas
d'abord ; comme nous étions en communication, je me dis que je
pourrais toujours l'obliger, à la dernière seconde, soit
à venir chez moi, soit à me laisser courir chez elle.
« Oui, je suis près de chez moi, dit-elle, et infiniment
loin de chez vous ; je n'avais pas bien lu votre mot. Je viens de le
retrouver et j'ai eu très peur que vous ne m'attendiez. »
Je sentais qu'elle mentait, et c'était maintenant, dans ma fureur,
plus encore par besoin de la déranger que de la voir que je voulais
l'obliger à venir. Mais je tenais d'abord à refuser ce
que je tâcherais d'obtenir dans quelques instants. Mais où
était elle? A ses paroles se mêlaient d'autres sons : la
trompe d'un cycliste, la voix d'une femme qui chantait, une fanfare
lointaine retentissaient aussi distinctement que la voix chère,
comme pour me montrer que c'était bien Albertine dans son milieu
actuel qui était près de moi en ce moment, comme une motte
de terre avec laquelle on a emporté toutes les graminées
qui l'entourent. Les mêmes bruits que j'entendais frappaient aussi
son oreille et mettaient une entrave à son attention : détails
de vérité, étrangers au sujet, inutiles en eux-mêmes,
d'autant plus nécessaires à nous révéler
l'évidence du miracle ; traits sobres et charmants, descriptifs
de quelque rue parisienne, traits perçants aussi et cruels d'une
soirée inconnue qui, au sortir de Phèdre, avaient empêché
Albertine de venir chez moi, » Si l'appel, sa sonnerie retentit
comme dans un opéra, est sauveur, la conversation -Albertine
appelle d'un lieu inconnu que seuls quelques bruits laissent deviner
-aiguise la curiosité, la jalousie. Ici, aussi, la présence
de la voix ne peut vaincre la distance, elle l'amplifie et la rend plus
douloureuse mais révèle » l'évidence du miracle
».
Le monde de Proust est, pour reprendre l'expression de Gilles Deleuse
, un monde de signes, signes à déchiffrer. Les conversations
téléphoniques, les voix, le bruit de la sonnerie ou l'attitude
de Françoise sont de ces signes qui disent le vacillement d'un
monde.
Non seulement le téléphone est porteur et transmetteur
de signes (signes du temps, de son passage : sons immédiats,
fragiles, paroles aussitôt dites, évaporées...)
mais il est en lui même un signe. Signe de distinction sociale
chez Mad? mr Verdurin chez qui pendant la guerre on vient téléphoner
:
«Après le dîner on montait dans les salons de la
Patronne, puis les téléphonages commençaient.
Mais beaucoup de grands hôtels étaient à cette époque
peuplés d'espions qui notaient les nouvelles téléphonées
par Bontemps avec une indiscrétion que corrigeait seulement,
par bonheur, le manque de sûreté de ses informations, toujours
démenties par l'événement. » .
Signe de la ville « effrayante » également chez Françoise,
signe de la nouveauté chez Madame Cottard...
Or le téléphone, comme l'apparition de l'éclairage
électrique, comme l'aéroplane ou l'automobile que Proust
à plusieurs reprises évoqué, est le signe de la
modernité, Il fait partie de ces innovations technologiques qui
marquent la naissance du vingtième siècle, créatrices
d'un monde nouveau partant, de fictions nouvelles...
L'attente... du téléphonage d'Albertine.
sommaire
Linfluence du séjour
de Marcel Proust à Fontainebleau sur son uvre
de Frédéric Viey
Le Musée de la Diaspora à
Tel-Aviv considère Marcel Proust comme étant un
des personnages juifs les plus éminents. Marcel Proust
milita dans les rangs des Dreyfusards même sil ne
ressentait aucun sentiment juif. Tout comme pour ses ancêtres
Weil,lassimilation fit un travail
redoutable.
Par le jeu des mariages, Marcel Proust fut
un des cousins dHenri Bergson. Emmanuel Berl, cousin dHenri
Franck, relata ses impressions passées sur les réceptions
et les bals de sa jeunesse lorsque la famille Weil et lui-même
vivaient dans cette bourgeoisie riche, très assimilée,
de vieille souche française, à demi-déjudaïsée
et souvent encore traditionnelle.
Nathé Weil, grand-père de
Marcel, se fit incinérer et ensevelir dans le carré
juif du cimetière du Père Lachaise. Ce cimetière
où le visiteur peut encore découvrir la tombe de
Baruch Weil et de ses descendants. Le petit Marcel Proust déposait
par tradition un petit caillou blanc quand il venait sy
recueillir avec son oncle Louis.
Marcel Proust et Fontainebleau :
« Aujourdhui par ce jour dautomne,
je voudrais toute une forêt : ces arbres jaunis que je désire,
que je sens, je voudrais me promener sous eux, et que les choses
viennent assouvir la faim de mon esprit. Mais je voudrais voir;
cest Fontainebleau ». (Tiré de Jean Santeuil
de Marcel Proust).
Marcel Proust séjourna à Fontainebleau
même si cette ville ne semblait pas lui plaire. M. Pierre
Doignon, historien bellifontain, écrivit un article sous
le titre de « Un séjour de Marcel Proust à
Fontainebleau ou la villégiature sous la pluie »
:
« La récente publication des
lettres inédites de Marcel Proust à sa mère
réunies par Philippe Koll fournit des renseignements détaillés
sur un épisode jusquici méconnu de la vie
littéraire à Fontainebleau. Le séjour que
le romancier effectuera en notre ville en 1896, et qui eut une
certaine influence sur sa carrière. »
Marcel Proust arriva à Fontainebleau
le 19 octobre 1896 et sinstalla à lHôtel
de France et dAngleterre. Il avait vingt-trois ans. Le motif
de ce séjour, si lon en croit ses lettres, semble
être sa santé déficiente. Lair de Fontainebleau
lui ayant été recommandé par la Faculté.
On dit aussi quil serait venu rédiger dans la tranquillité
son roman Jean Santeuil.
Proust écrivait souvent à
sa mère. A sa lettre du 20 octobre, elle répondit
: « Mme Brouardel dit que Fontainebleau est très
humide. De Flers aurait voulu pouvoir décider sa grand-mère
de venir à Fontainebleau. »
Le 21, il adressa une nouvelle lettre à
sa mère : « La ville na aucun caractère.
La simple lisière des bois que jai vue est toute
verte, Léon Daudet voudrait que nous allions à Marlotte.
»
Marcel Proust entretint des rapports dune
grande complexité avec sa mère, Jeanne Weil. La
maladie de son fils linquiétant, elle sacharna
à calmer ses états danxiété
par un excès de protection. Elle commit lerreur dattribuer
cette anxiété à une sentimentalité
excessive et à une tendresse trop vive. Marcel Proust écrivit
de Fontainebleau : « Après un après-midi atroce
passé dans la chambre de lhôtel à Fontainebleau
». Il re-transposa cette angoisse à « Beig
Meil » dans Jean Santeuil.
Le séjour de Marcel Proust à Fontainebleau
fut complètement gâché par un déluge
de pluie et des crises dasthme. Marcel Proust inséra
dans ses romans malgré tout quelques souvenirs vécus
à Fontainebleau :
Dans A la Recherche du Temps Perdu
: lécrivain fait allusion au Golf de Fontainebleau
et à son « élégance ».
André Maurois dans sa préface
de la réédition de Jean Santeuil en 1952 précisait
: « Jean Santeuil est un jeune homme que Proust a beaucoup
fréquenté. Pendant huit ans de 1896 à 1904,
il la promené un peu partout : Château de Reveillon,
où ils séjournent chez Madeleine Lemaire, à
Fontainebleau où ils passent quelques jours en compagnie
de Léon Daudet, du Grand Hôtel dEvian au Grand
Hôtel de Trouville. »
La présence de Robert Montesquiou
à Bourron-Marlotte influença fortement Marcel Proust
dans ses romans.
Les Greffulhe recevaient souvent
dans leur château de Thomery et pourtant Marcel ne parle
pas de ce village alors quil fréquentait leurs salons.
Marcel Proust confia à sa mère
: « quil navait pas très envie de fréquenter
les Halphen au quintal, les Oulif, les Bidermann, etc, et dautres
relations sémites du Lac Léman et quil leur
préférait le charme des Brancoven et des Noailles,
de tout le groupe dAmphion, et quil lui recommandait
de ne pas en dire un mot à Robert (son frère) de
peur dêtre taxé de snobisme ».
Les personnages des romans de Proust sinspiraient
pourtant de ses amis juifs : Swann fut sans aucun doute Charles
Haas, fils dun agent de change, « choyé dans
les salons fermés, pour sa grâce, son goût
et son érudition », membre du jockey club, ami du
Prince de Galles et du Comte de Paris, qui portait comme Swann
une brosse rousse à la Bressant. Haas veut dire «
lièvre » en allemand et Swann « cygne »,
quelle élégante transformation de nom. Pour doter
Swann dune solide érudition, ses traits sinspiraient
de Charles Ephrussi, fondateur de la Gazette des Beaux-Arts. Ainsi
retrouve-t-on dans le monde de Proust tous ceux qui fréquentaient
les différents salons parisiens dont celui de Geneviève
Straus, née Halévy.
Il fut un rôle où Marcel Proust
ne composa pas, ce fut celui de Dreyfusard, il écrivit
à ce propos : « Les juifs français dans la
crise de lAffaire furent précipités du haut
en bas de léchelle sociale ».
Cétait vrai, « lAffaire
» changea toute loptique mondaine de lauteur
de A la Recherche du Temps Perdu. Sans cet événement,
son uvre naurait pas eu la même coupe sociale,
ni la même lumière et encore moins la même
finalité. Il est incroyable de constater que Marcel Proust,
qui fut si prolixe en matière épistolaire à
légard de sa mère, ne laissa aucune lettre
sur cette période aiguë. Robert et Marcel Proust furent
dardents militants dreyfusards de la première heure
alors que leur père, le Docteur Adrien Proust, croyait
en la culpabilité du Capitaine Dreyfus et se rangea auprès
de ses amis du gouvernement.
Les rapports de Marcel Proust avec le judaïsme
ne furent pas simples du tout. Est-ce la résultante de
ses amours maudits ? Dans un passage du quatrième volet
A la Recherche du Temps Perdu, intitulé « Sodome
et Gomorrhe », Marcel Proust compara les homosexuels aux
Juifs. De quel mal souffrait-t-il le plus ? Peut-être de
celui de navoir pas pu se confier à sa mère
sur ce point. Si Marcel Proust fut durant de longues années
un intime de Reynaldo Hahn, il ne sempêcha pas davoir
des conquêtes platoniques féminines, dailleurs
la comédienne Louisa de Mornand disait, à propos
de ses amours avec Marcel Proust : « Ce fut entre nous une
amitié amoureuse, où il ny avait rien dun
flirt banal, ni une liaison exclusive, mais de la part de Proust,
une vive passion nuancée daffection et de désir,
et de la mienne, un attachement qui nétait plus que
de la camaraderie et qui touchait vraiment mon cur ».
Aurait-il pu prolonger sa vie dans le rôle
de Swann ?
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sommaire
Proust et larticle du Figaro
Par Émilie Turmel La presse et linvention littéraire
Dans son ouvrage De la Démocratie en Amérique,
Tocqueville écrit « [quil] ny a quun
journal qui puisse venir déposer au même moment dans
mille esprits la même pensée (1) ». La presse
écrite est certes un instrument de communication efficace,
voire une arme littéraire performante, qui a gagné
en popularité et en puissance grâce au développement
des technologies de limprimerie et du transport ferroviaire
; que linformation soit diffusée plus largement et
plus rapidement depuis lavènement de la feuille de
chou, il faut donc bien le reconnaître. Mais cette forme de
démocratisation des idées nest pas garante dune
meilleure compréhension de ces idées. Cest le
terme « même », dans lénoncé
de Tocqueville, qui choque la phénoménologue en moi
et en Marcel Proust. Ce dernier raconte, dans son roman À
la recherche du temps perdu (2), un épisode où le
héros-narrateur prend conscience que larticle quil
avait soumis au journal Le Figaro a enfin été publié
(3). Cet événement, également narré
dans Contre Sainte-Beuve4, est loccasion dun certain
nombre de réflexions sur la réception dun texte.
Prenons ce dernier texte et proustifions.
Dabord, Contre Sainte-Beuve nexiste
pas. En 1908, Proust fait part de ses intentions décrire
un article contre la méthode de Charles-Augustin Sainte-Beuve,
critique littéraire du xixe siècle réputé
pour la justesse de ses jugements et le caractère innovateur
de son approche critique. Or, Proust nest pas daccord
avec le positivisme beuvien ; il est impossible, selon lui, de comprendre
la genèse et la nature dune uvre dart par
le seul biais de la biographie de son auteur. Cest à
lété 1909 quil écrit la majorité
de ce texte qui prendra dabord la forme dun essai, puis
celle dune conversation fictive avec sa mère. Il abandonne
finalement le projet pour se consacrer entièrement à
sa vocation de romancier.
En 1954, Bernard de Fallois récupère
les manuscrits qui témoignent du projet darticle de
Proust. Il les transcrit, les met en ordre et les publie sous le
titre de Contre Sainte-Beuve. Cette publication peut dailleurs
être considérée comme la seconde rentrée
littéraire de Proust, tant les réactions quelle
produisit furent importantes dans le milieu proustien, voire dans
le milieu littéraire en général.
Le portrait que Proust brosse du (pauvre, pauvre
!) Sainte-Beuve peut paraître simpliste. Cest que Proust
ne passe que très peu de temps à lélaborer
; « [la] méthode de Sainte-Beuve nest peut-être
pas au premier abord un objet si important (5) », explique-t-il
dans sa préface. Cette dernière nest en fait
quun prétexte à lélaboration des
thèses esthétiques que Proust souhaite mettre de lavant.
Malheureusement, la postérité ne retient du célèbre
critique que cette image quelque peu caricaturale et fort sévère.
Il faut cependant noter quici tourne déjà le
manège proustien, à savoir que Proust admet dentrée
de jeu du moins, on le comprend implicitement que
le Sainte-Beuve quil présente nest pas la personne
réelle, telle quelle a véritablement existé
par et pour elle-même, mais plutôt limpression
quil a gardée de cet être en tant que phénomène
perçu via différentes sources6. Il y a un Sainte-Beuve
de Proust comme il y a un Nerval, un Baudelaire ou encore un Balzac
de Sainte-Beuve. Et le Sainte-Beuve que le lecteur aborde, dès
les premières pages de lessai, nappartient pas
plus à la première figure, celle qui sancre
absolument dans la réalité, quà la seconde,
issue de limagination de Proust ; elle est encore une troisième
figure, à la croisée de tous ces chemins.
Si la méthode beuvienne occupe les pages
centrales du document qui nous intéresse, il ne sagit
cependant pas du sujet qui nous occupera dans les prochains paragraphes.
Le chapitre qui retient notre attention, le cinquième de
seize, sintitule plutôt « Larticle dans
Le Figaro (7) ». Dans cette section, Proust apprend
que larticle quil avait soumis au Figaro a enfin été
publié ; sa signature se trouve au bas de cinq colonnes parues
en première page du journal. Sa mère, sachant que
quelque chose de « prodigieux (8) » se produira lorsque
son fils se lira, laisse celui-ci seul dans sa chambre avec une
copie quelle lui a apportée. La négligence inhabituelle
avec laquelle elle lui donne le journal, tentant par le fait même
de ne pas gâcher la surprise, fournit tout de suite lindice
nécessaire à Proust pour appréhender lévénement
exceptionnel qui est sur le point de se produire. Comme quoi les
signes extérieurs que nous émettons involontairement
trahissent parfois nos intentions à notre insu, tandis que
dautres fois, ceux que nous manifestons volontairement ne
traduisent pas le message que nous souhaiterions transmettre à
notre interlocuteur. Par ce petit épisode anodin, Proust
préfigure déjà le thème de ses réflexions
sur la réception dun texte.
Connaissez-vous lauteur du premier article
paru dans la revue que vous avez entre les mains au moment même
où vous lisez cette ligne ? En avez-vous seulement remarqué
le titre ? Peut-être sauterez-vous tout bêtement ce
texte-ci. Et donc, vous ne vous poserez jamais ces questions
ou, du moins, vous ne saurez jamais que je vous les ai posées.
Ce sont ces questions empreintes dune angoisse
jalouse que Proust se pose en tentant de se placer, devant ses propres
colonnes, dans une posture de « lecteur ». Il joue le
jeu dune approche naïve, tant au niveau de la facture
visuelle que du contenu de son article. « [Cette] feuille
qui est à la fois une et dix mille par une multiplication
mystérieuse, tout en la laissant identique et sans lenlever
à personne (9) » Tocqueville fois dix, donc
, entre dans les maisons de lecteurs potentiels, tombe sous
les yeux dhommes et de femmes à peine éveillés,
desprits plus ou moins cultivés, instruits, intelligents.
À la première relecture, Proust se
lance des fleurs. « Réellement, il me paraît
impossible que les dix mille personnes qui lisent en ce moment larticle
ne ressentent pas pour moi ladmiration que jéprouve
pour moi-même (10) », écrit-il. Non mais quel
génie ! Dabord auteur, ensuite lecteur, il a recouvert
dune seconde couche sémiotique les colonnes quil
avait rédigées. Cest donc un superbe palimpseste
qui soffre à son regard. On sarrête alors
de lire Proust et on lui reproche de ne pas avoir appliqué
sa méthode ; navait-il pas dabord voulu lire
son article avec cette « indifférence de lecteur non
averti11 » ? Plutôt raté comme tentative dintropathie.
Or, comme sil nous entendait le réprimander,
Proust se ressaisit et, une page plus loin, dans une constatation
fort lucide, dit : « Ces images que je vois sous mes mots,
je les vois parce que jai voulu les y mettre ; elles ny
sont pas (12). » Cest la révélation valéryenne.
Envoyé, corrigé, dactylographié, imprimé,
multiplié, distribué, digéré, interprété,
ressassé, morcelé, démembré, ignoré
; son article ne lui appartient plus. Les mots qui sy trouvent
sont des vases, des vases quil avait remplis de toute son
individualité dauteur et qui seront remplis (ou laissés
vides) par dix mille lecteurs, dix mille individus dont pas un na
la même personnalité. Le remplissage que ces derniers
effectueront dépendra de leurs ressources, de leur tempérament,
de leurs connaissances, de leur sensibilité, de leur jugement,
de leur expérience, bref, de la somme de ces choses qui participent
à la construction de leur être, de la plus humble architecture
spirituelle à la majestueuse cathédrale psychologique.
Avec cette nouvelle perspective phénoménologique,
Proust donne à repenser le pouvoir du journal et des mots
qui y sont amalgamés à même les chroniques,
les éditoriaux et les articles de la presse quotidienne.
Pour comprendre ce que cette théorie de la réception
a de phénoménologique, il faut retourner aux influences
philosophiques de Proust et plus particulièrement à
Henri Bergson. Pour ne donner que le Bergson de Turmel, si peu étoffé
soit-il, il faut savoir que ce philosophe, sans être entièrement
engagé dans la veine phénoménologique (encore
piqué de certains tics dun psychologisme que contestera
ultérieurement Merleau-Ponty), place lintuition au
premier rang. Pour lui, ce nest que par une visée intuitive
que nous est rendue accessible lEssence des choses. En dautres
termes, nous ne saisissons jamais la Vérité qui gît
au creux du principe même des êtres, constamment en
mouvement, mais nous en éprouvons limpression fugitive.
Proust phénoménologue, Proust intuitif, Proust impressionniste
: équivalences qui indiquent que le référent
est pour lécrivain quelque chose dimpénétrable.
Limpossibilité de connaître les choses en soi,
il faut donc ladmettre de concert avec lépistémologie
kantienne, embryon de la phénoménologie et
Proust a lu La Critique de la raison pure, du moins il est au fait
des théories qui y sont développées. Or, si
lObjet subit ce déplacement, de la réalité
à lesprit humain, quadvient-il de lobjectivité
? Si la seule donnée dont nous sommes absolument certains
est notre propre vécu de conscience, doit-on en conclure
que tout jugement nest que pur subjectivisme ? Comment reconquérir
le consensus universel ? Vient alors La Critique de la faculté
de juger, étayant lesthétique kantienne, où
germe déjà timidement la base de lintersubjectivité
telle que décrite par Husserl dans sa cinquième Méditation
cartésienne.
Mais tout cet académisme commence à
peser à Proust et il nous somme de revenir prestement à
son article. Cest alors que nous comprenons la volonté
dassentiment qui se cache non seulement derrière le
langage et la littérature, mais aussi et dautant plus
derrière la presse. Puissants moteurs dimagination,
les mots sont au même titre que les courageux petits
camelots les Hermès de la pensée. Ils peuvent
livrer le message des dieux sur terre, mais ne sont quun moyen
dexprimer lEssence, la Vérité, lIdée.
Le travail dinterprétation, le déchiffrage des
signes, la traduction de ces hiéroglyphes est donc précisément
une besogne à la fois dionysiaque et titanesque, cest-à-dire
une tâche qui incombe à lhomme parce quil
est pris dans cette dualité naturelle, entre son corps et
son esprit, entre ses sensations et ses réflexions ; il est
cette moitié dhermaphrodite aristophanesque pour qui
le journal est une tour de Babel.
Dans cette volonté de communion des esprits,
de partage des connaissances, de compréhension universelle
se cache donc une vérité humaine universelle : ego
cogito. Je pense, jai une conscience, une conscience personnelle,
individuelle, qui nappartient quà moi et à
lintérieur de laquelle personne ne peut entrer sauf
moi. Or, cette limitation est le signe de mon imperfection et la
communication est le seul moyen de surmonter cette tare. Si seulement
nos pensées sexpliquaient delles-mêmes,
si seulement elles étaient dune limpidité telle
quil ny aurait jamais de malentendus, si seulement nous
pouvions sortir de nous-mêmes ! Quel fantasme proustien le
journal accomplit-il donc lorsque le précieux article paraît
dans Le Figaro. Proust sempresse dailleurs de sen
procurer dautres exemplaires pour les donner à
ses amis bien entendu ! qui lui permettent de « toucher
du doigt lincarnation de [sa] pensée en ces milliers
de feuilles humides (13) ». Mais même devant ces copies
toutes fraîches, il a du mal à se mettre dans la peau
dun nouveau lecteur. Il se dit alors quil devra demander
lopinion de ses amis et de ses connaissances qui auront lu
son texte. Il souhaite commencer son sondage avec sa mère.
Mais y a-t-il davis plus partial que celui dune maman
chérie ?
Jen profite pour remercier ma mère
qui, à la lecture de cet article, nen verra peut-être
pas la portée ni lintérêt, mais qui prendra
tout de même le temps de se rendre jusquau mot de la
fin pour pouvoir légitimement déployer sa fierté
parentale. Nos proches ne sont pas nos meilleurs critiques, mais
il faut leur rendre ce qui leur appartient : ils font probablement
partie des quatre ou cinq personnes qui lisent nos articles, nos
mémoires et nos thèses sans remarquer les endroits
où les rouages grincent encore ; nous navons pas besoin
de leur remettre une version 7.3. Merci.
Pour en revenir à lenquête de
Proust, notons seulement quavant de connaître enfin
lavis de sa mère, ce dernier commence par interroger
sa servante Félicie (Françoise, dans la Recherche).
Il lui demande dabord ce quelle a pensé du «
passage sur le téléphone (14) ». Or, il existe
bel et bien un article publié dans Le Figaro, signé
de la plume de Marcel Proust (Sainte-Beuve le biographe en serait
tout excité !), dont une importante partie est consacrée
aux opératrices téléphoniques. Paru le 20 mars
1907, ce passage de « Journées de lecture (15) »
sera presque intégralement repris dans Le côté
de Guermantes lors de lépisode de la conversation téléphonique
entre le narrateur et sa grand-mère (16). En voici, selon
moi, le meilleur extrait :
Je disais quavant de nous décider à
lire, nous cherchons à causer encore, à téléphoner,
nous demandons numéro sur numéro. Mais parfois les
Filles de la Nuit, les Messagères de la Parole, les Déesses
sans visage, les capricieuses Gardiennes ne veulent ou ne peuvent
nous ouvrir les portes de lInvisible, le Mystère sollicité
reste sourd, le vénérable inventeur de limprimerie
et le jeune prince amateur de peinture impressionniste et chauffeur,
Gutenberg et Wagram ! quelles invoquent inlassablement,
laissent leurs supplications sans réponse ; alors, comme
on ne veut pas faire de visites, comme on ne veut pas en recevoir,
comme les demoiselles du téléphone ne nous donnent
pas la communication, on se résigne à se taire, on
lit.
Ainsi, on laura compris, lart de la
conversation fait partie des délassements mondains qui priment,
chez beaucoup de gens, le plaisir de la lecture. Si les épidémies
ou le temps empêchent de se rendre chez ses voisins, le téléphone
devient une commodité, voire une nécessité.
Les gens sen servent de manière banale sans réfléchir
au prodige presque magique que cette technologie leur permet daccomplir.
Dune certaine manière, il en va de même pour
la presse écrite. Or, plus personne ne sétonne
en sautant dune colonne à lautre
sauf Proust.
Rappelons-nous aussi que la lecture vient seulement après
la mondanité. On comprend mieux pourquoi Proust annonce,
vers la fin de son article, que ce dernier devait dabord sintituler
« Le Snobisme et la Postérité (17) ».
Et puis, en retournant au corpus densemble que forme le Contre
Sainte-Beuve, il paraît évident que Proust y dénonce
les fameuses « Causeries » du lundi, forme de lécriture
journalistique beuvienne. Ce reproche va suivre jusque dans la Recherche,
où le narrateur affirme que « [lartiste] qui
renonce à une heure de travail pour une heure de causerie
avec un ami sait quil sacrifie une réalité pour
quelque chose qui nexiste pas
» (18). Proust a
remarqué, en effet, que la superficialité du bavardage
déteint sur la littérature et corrompt la presse.
Cela nous amène à considérer
la grande majorité des lecteurs potentiels : ceux qui ne
passent jamais à létat de lecteurs actuels,
de lecteurs en acte, en entéléchie. Ils possèdent
un cerveau et des yeux, ne sont pas analphabètes, reçoivent
le journal tous les jours ou toutes les semaines comptons,
ici, pour être généreux : la Semaine, le 7 Jours,
le Paris Match, le Journal de Québec, le Star Système
et jen passe et finissent par feuilleter rapidement
la presse en ne regardant que les images pour se rendre à
la section où se trouve leur divertissant sodoku. Ainsi va
le constat proustien le plus fatal du cinquième chapitre
du Contre Sainte-Beuve de Fallois : « Je voudrais penser que
ces idées merveilleuses pénètrent à
ce même moment dans tous les cerveaux, mais aussitôt
je pense à tous les gens qui ne lisent pas Le Figaro, qui
peut-être ne le liront pas aujourdhui, qui vont partir
pour la chasse, ou ne lont pas ouvert (19). » De quoi
faire pleurer Tocqueville
(Et moi, qui viens peut-être
de rédiger un futile exercice de style philosophico-littéraire.)
Bref, vous, inestimables lecteurs ou devrais-je
dire « toi, singulier interprète » ? qui
vous rendrez à la conclusion de cette proustification, pouvez
vous estimer heureux de participer activement à cette quête
intellectuelle qui fut le premier ressort de la presse littéraire.
Mais ne perdez jamais de vue, à linstar de Proust,
que malgré toutes les bonnes intentions dont vous nourrirez
votre travail journalistique, nulle transmission purement objective
des idées nest possible ; préparez-vous à
être trahis par vos propres mots. Pire encore, préparez-vous
à trahir les mots, les vôtres comme ceux des autres
:
« Pardonnez-moi mon Proust parce que jai péché
! Je vous ai cité, de vos premiers articles à la Recherche,
en passant par Sainte-Beuve, tel un critique faisant un portrait,
telle une bacchante démembrant Orphée. Mais ne vous
inquiétez pas, le lecteur est averti, il connaît ma
faute ; dès la première ligne, nous avons plongé
avec Monet dans létang des Nymphéas, nous y
avons retrouvé la tête et la lyre, nous partageons
leurs plaintes. »
Trêve de digressions, la solution que Proust semble implicitement
proposer est également à méditer : si la prétention
à connaître la nature des choses en soi est fausse
et que la tentative dobjectiver le monde est vaine, peut-être
faut-il humblement admettre que la version que nous en avons est
individuelle, et donc que nous écrivons toujours à
travers le prisme de notre propre imagination. Ainsi, lart
décrire consisterait peut-être davantage dans
la rencontre de deux imaginations que dans la découverte
dun objet par un sujet. Et peut-être la presse littéraire
concourt-elle à provoquer cette espèce dassentiment
universel aussi possible à travers la fiction
que cherche Proust lorsquil écrit à la fin du
Temps retrouvé : [Mes lecteurs] ne seraient pas, selon moi,
mes lecteurs, mais les propres lecteurs deux-mêmes,
mon livre nétant quune sorte de ces verres grossissants
[
] ; mon livre, grâce auquel je leur fournirais le moyen
de lire en eux-mêmes. De sorte que je ne leur demanderais
pas de me louer ou de me dénigrer, mais seulement de me dire
si cest bien cela, si les mots quils lisent en eux-mêmes
sont bien ceux que jai écrits (les divergences possibles
à cet égard ne devant pas, du reste, provenir toujours
de ce que je me serais trompé, mais quelquefois de ce que
les yeux du lecteur ne seraient pas de ceux à qui mon livre
conviendrait pour bien lire en soi-même). (20)
Proust est souvent très pessimiste par rapport
aux relations humaines et spécialement par rapport à
la possibilité dune quelconque amitié véritable.
Cependant, la littérature est ce moyen par lequel une réelle
communion intellectuelle serait accessible. Quest-ce donc
que la presse et surtout la presse littéraire, qui
donne un accès privilégié au moi profond de
son auteur parce que la fiction na pas à se soucier
des apparences, selon Proust sinon une manière plus
efficace que la conversation ou la correspondance (parce quelle
a le potentiel de relier des milliers desprits à la
fois) pour faire éclore de grandes filiations didées
et de grands débats ? En sémerveillant devant
les moyens de communication de son époque, comme le téléphone
ou la presse écrite, Proust reste néanmoins lucide
quant à leur utilité et à leur efficacité
; il sait que ces fantastiques instruments technologiques ne suffisent
pas à éclairer tout un chacun. Cependant, il se prête
au jeu et publie plusieurs articles dont certains serviront plus
tard de matière à son uvre magistrale, À
la recherche du temps perdu. Ainsi participe-t-il à lenrichissement
et au recyclage de la presse littéraire. Sur ce fertile échange,
de fiction à diction, il faut garder à lesprit
lultime choix de Proust, à savoir celui de se consacrer
exclusivement à la rédaction de son uvre romanesque.
Si la carrière de ce dernier débute avec lécriture
de dissertations, darticles, de pastiches et dessais,
elle se termine avec la composition dune uvre narrative.
Chez lécrivain, lintelligence est un mal nécessaire
pour parvenir au beau, au sublime, à lart. Pierre Clarac
rappelle dailleurs en citant la correspondance proustienne
que lessai du Contre Sainte-Beuve a été composé,
entre autres raisons, afin de montrer que les « pastiches
[de Proust] sont de la critique à leur manière21 »
et donc dajouter à la compréhension de lacte
littéraire. Cela témoigne des premiers espoirs tocquevillesques
quentretient Proust à légard de lécriture,
et plus spécialement à légard de la presse
littéraire ; elle aurait le pouvoir de montrer, dexpliquer,
de révéler les Idées. Après sêtre
laissé porter un moment sur les ailes optimistes et démocratiques
du journal, Proust est repris par une certaine gravité aristocratique.
Il sadresse désormais à ceux qui auront la sensibilité
suffisante et le tempérament ainsi fait quils pourront
se reconnaître dans sa vision du monde. Tel cet orgiophante,
adepte de Phanès-Protogonos, il cible quelques rares initiés
qui se retrouveront grâce au rire, mot de passe complice,
signe dune sympathie intellectuelle.
Des associations qui créent leurs périodiques
pour véhiculer leur message aux individus qui font entendre
leur voix dans la presse afin de créer des clans, de Tocqueville
à Proust donc, une constante demeure : le langage est partage.
Alors que le premier voyait dans le Verbe une communion immédiate
des esprits, le second, plus lucide, dénote une communication
biaisée, figurée, codée, quil sagit
de déchiffrer. Si rien nest donné en soi, effectivement,
tout reste à être dévoilé, tout demande
à apparaître, à être mis en lumière.
Ce constat phénoménologique, que nous avons fait tout
au long de ce court article, mène à la conclusion
suivante : la lecture est une activité. Le texte publié
est un appel vers laltérité, une demande dinvestissement
qui dépasse infiniment le cadre des colonnes du journal.
La presse, véritable réseau, ne nous renvoie pas uniquement
les uns aux autres en tant que contemporains pouvant réagir
à telle chronique, tel éditorial ou tel article ;
plutôt toile dArachné, tapisserie en poils de
chameau, elle nous met également en relation avec lhumanité,
elle nous met au défi de comprendre son motif, son architecture.
Devant lexigence de défiler le texte, chaque lecteur
réagira différemment, si tant est quil réagisse.
Et ce que Proust a surtout voulu montrer, par la réception
de son propre article paru dans le Figaro, cest que personne
naura accès à lentièreté
de son contenu tel quil a été pensé par
son auteur : certains, comme nos amis et parents, sont trop partiaux
; dautres, comme nos connaissances, sont trop attachés
à notre figure sociale ; dautres encore, qui ne nous
connaissent pas, ne peuvent comprendre nos références,
etc. Mais cette insuffisance des mots, à laquelle Proust
consent finalement malgré une amère déception,
nest-elle pas la condition de possibilité même
de la métaphore et ainsi le fertilisant de toute la littérature
? Au final, en dépit du constat élitiste de Proust,
nest-il pas indispensable que foisonnent les tentatives de
se dire pour quau moins une de ces démarches engendre
à nouveau le désir de créer, le besoin de quitter
lîle de Calypso ? Bref, sil ne fallait retenir
quune seule chose de ce fameux article du Figaro, cest
que Tocqueville naurait pas pu lécrire, ni le
chapitre qui en raconte la réception dans le Contre Sainte-Beuve,
car on nest jamais si lucide par rapport aux choses et aux
événements quune fois quils ont révélé
leurs failles, longtemps après leur prometteuse invention.
Trop grande liberté dexpression, presse licencieuse
; trop grande facilité de réception, presse paresseuse
Bibliographie
CLARAC, Pierre, « Notices, notes et choix
de variantes Contre Sainte-Beuve », dans Contre Sainte-Beuve,
précédé de Pastiches et mélanges et
suivi de Essais et articles, édition générale
établie par Pierre Clarac avec la collaboration dYves
Sandre, Paris, Gallimard (Bibliothèque de la Pléiade),
1971, p. 819-829.
PROUST, Marcel, À la Recherche du temps perdu, texte établi
sous la direction de Jean-Yves Tadié daprès
lédition de la « Bibliothèque de la Pléiade
», Paris, Gallimard (Quarto), 1999 [1987-1992].
, Contre Sainte-Beuve, préface par Bernard de
Fallois, Paris, Gallimard, 1954.
, « Journées de lecture », dans Contre
Sainte-Beuve, précédé de Pastiches et mélanges
et suivi de Essais et articles, édition générale
établie par Pierre Clarac avec la collaboration dYves
Sandre, Paris, Gallimard (Bibliothèque de la Pléiade),
1971, p. 527-533.
TOCQUEVILLE, Alexis, De la démocratie en Amérique,
t. 2, annoté par André Gain, Paris, Éditions
Librairie de Médicis, 1951.
Notes de bas de page
1 - Alexis Tocqueville, « Rapport des associations
et des journaux » (II, VI), dans De la démocratie en
Amérique, t. 2, annoté par André Gain, Paris,
Éditions Librairie de Médicis, 1951, p. 151.
2 -Marcel Proust, À la Recherche du temps perdu, texte établi
sous la direction de Jean-Yves Tadié daprès
lédition de la « Bibliothèque de la Pléiade
», Paris, Gallimard (Quarto), 1999 [1987-1992].
3 - Ibid., p. 2031-2035.
4 - Marcel Proust, Contre Sainte-Beuve, préface de Bernard
de Fallois, Paris, Gallimard, 1954.
5 - Ibid., p. 59.
6 - Proust na jamais connu Sainte-Beuve, mort avant sa naissance,
mais il en connaissait les uvres et la réputation.
Il a surtout lu les ouvrages critiques suivants : les Causeries
du Lundi (15 vol.), les Nouveaux Lundis (13 vol.) ainsi que les
Portraits contemporains (5 vol.).
7 - Marcel Proust, Contre Sainte-Beuve, op. cit., p. 94-104.
8 - Ibid., p. 95.
9 - Ibid., p. 96-97.
10 - Ibid., p. 97.
11 - Ibid., p. 96.
12 - Ibid., p. 98.
13 - Ibid., p. 100.
14 - Ibid., p. 106.
15 - Marcel Proust, « Journées de lecture »,
dans Contre Sainte-Beuve, précédé de Pastiches
et mélanges et suivi de Essais et articles, édition
générale établie par Pierre Clarac avec la
collaboration dYves Sandre, Paris, Gallimard (Bibliothèque
de la Pléiade), 1971, p. 527-533.
16 - Marcel Proust, À la Recherche du temps perdu, op. cit.,
p. 848 et 850.
17 - Marcel Proust, « Journées de lecture »,
art. cit., p. 532.
18 - Marcel Proust, À la recherche du temps perdu, op. cit.,
p. 2269.
18 - Marcel Proust, Contre Sainte-Beuve, op. cit., p. 99.
20 - Marcel Proust, À la Recherche du temps perdu, op. cit.,
p. 2390.
21 - Pierre Clarac, « Notices, notes et choix de variantes
Contre Sainte-Beuve », dans Contre Sainte-Beuve, précédé
de Pastiches et mélanges et suivi de Essais et articles,
op. cit., p. 821.
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J'espère que tout cela vous a donné l'envie
de lire les oeuvres de M.Proust.
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