Marcel PROUST et le téléphone

Marcel Proust, né le 10 juillet 1871 à Paris où il est mort le 18 novembre 1922, est un écrivain français, dont l'œuvre principale est la suite romanesque intitulée À la recherche du temps perdu, publiée de 1913 à 1927.

Marcel Proust naît à Paris (quartier d'Auteuil dans le 16e arrondissement), dans la maison de son grand-oncle maternel, Louis Weil, au 96, rue La Fontaine. Cette maison fut vendue puis détruite pour construire des immeubles, eux-mêmes démolis lors du percement de l'avenue Mozart.
Sa mère, née Jeanne Clémence Weil (Paris, 1849 - id., 1905), fille de Nathé Weil (Paris, 1814 - id., 1896), un agent de change et de Adèle Berncastel (Paris, 1824 - id., 1890), appartient à une famille de la grande bourgeoisie juive dont certains membres jouent un rôle important dans l'histoire du judaïsme français, notamment un oncle de Mme Proust : Godchaux Weil, alias Ben Lévi, un écrivain célèbre dans la communauté juive, et Adolphe Crémieux, président de l'Alliance israélite universelle et ancien ministre, grand-oncle et témoin de mariage de Mme Proust. Celle-ci, issue d'un milieu très cultivé, apporte à son fils une culture profonde, avec une affection parfois envahissante.
Son père, le Dr Adrien Proust (Illiers, 1834 - Paris, 1903), fils de François Proust (1800-1801 - Illiers, 1855), un commerçant prospère d'Illiers (Eure-et-Loir) et de Virginie née Catherine Virginie Torcheux (Cernay, 1809 - Illiers, 1889), est professeur à la faculté de médecine de Paris après avoir commencé ses études au séminaire, et un grand hygiéniste, conseiller du gouvernement pour la lutte contre les épidémies. Marcel a un frère cadet, Robert, né le 24 mai 1873 (mort en 1935), qui devient chirurgien. Son parrain est le collectionneur d'art Eugène Mutiaux.
Sa vie durant, Marcel a attribué sa santé fragile aux privations subies par sa mère au cours de sa grossesse, pendant le siège de 1870, puis pendant la Commune de Paris. C'est pour se protéger des troubles entraînés par la Commune et sa répression que ses parents ont cherché refuge à Auteuil. L'accouchement est difficile, mais les soins paternels sauvent le nouveau-né.
« Peu avant la naissance de Marcel Proust, pendant la Commune, le docteur Proust avait été blessé par la balle d'un insurgé, tandis qu'il rentrait de l'hôpital de la Charité. Madame Proust, enceinte, se remit difficilement de l'émotion qu'elle avait éprouvée en apprenant le danger auquel venait d'échapper son mari. L'enfant qu'elle mit au monde bientôt après naquit si débile que son père craignit qu'il ne fût point viable. On l'entoura de soins ; il donna les signes d'une intelligence et d'une sensibilité précoces, mais sa santé demeura délicate. »
Sa santé est fragile et le printemps devient pour lui la plus pénible des saisons. Les pollens libérés par les fleurs dans les premiers beaux jours provoquent chez lui de violentes crises d'asthme. À 9 ans, alors qu'il rentre d'une promenade au bois de Boulogne avec ses parents, il étouffe, sa respiration ne revient pas, son père le voit mourir. Un ultime sursaut le sauve. Voilà maintenant la menace qui plane sur l'enfant, et sur l'homme plus tard : la mort peut le saisir dès le retour du printemps, à la fin d'une promenade, n'importe quand, si une crise d'asthme est trop forte.
Bien que réunissant les conditions pour faire partie de deux religions, fils d'un père catholique et d'une mère juive qui refusa de se convertir au christianisme par égard pour ses parents, lui-même baptisé à l'église Saint-Louis-d'Antin à Paris, Marcel Proust a revendiqué son droit de ne pas se définir par rapport à une religion (en tout cas, pas la religion juive), mais il écrit être catholique et ses funérailles eurent bien lieu à l'église. Néanmoins, dans sa correspondance, on peut lire qu'il n'était « pas croyant ». Dreyfusard convaincu, il fut sensible à l'antisémitisme prégnant de son époque et subit lui-même les assauts antisémites de certaines plumes célèbres.

Il est au début élève d'un petit cours primaire, le cours Pape-Carpantier, où il a pour condisciple Jacques Bizet, le fils du compositeur Georges Bizet (décédé en 1875) et de son épouse Geneviève Halévy. Celle-ci tient d'abord un salon chez son oncle, où se réunissent des artistes, puis, lorsqu'elle se remarie en 1886 avec l'avocat Émile Straus, tient son propre salon, dont Proust sera un habitué.
Marcel Proust étudie ensuite à partir de 1882 au lycée Condorcet. Il redouble sa classe de cinquième et est inscrit au tableau d'honneur pour la première fois en décembre 1884. Il est souvent absent à cause de sa santé fragile, mais il connaît déjà Victor Hugo et Musset par cœur, comme dans Jean Santeuil. Il est l'élève en philosophie d'Alphonse Darlu, et il se lie d'une amitié exaltée à l'adolescence avec Jacques Bizet. Il est aussi ami avec Fernand Gregh, Jacques Baignères et Daniel Halévy (le cousin de Jacques Bizet), avec qui il écrit dans des revues littéraires du lycée.
Le premier amour d'enfance et d'adolescence de l'écrivain est Marie de Benardaky, fille d'un diplomate polonais, sujet de l'Empire russe, avec qui il joue dans les jardins des Champs-Élysées, le jeudi après-midi, avec Antoinette et Lucie Félix-Faure Goyau, filles du futur président de la République, Léon Brunschvicg, Paul Bénazet ou Maurice Herbette. Il cessa de voir Marie de Benardaky en 1887, les premiers élans pour aimer ou se faire aimer par quelqu'un d'autre que sa mère avaient donc échoué. C'est la première « jeune fille », de celles qu'il a tenté de retrouver plus tard, qu'il a perdue.
Proust vers 1892

Les premières tentatives littéraires de Proust datent des dernières années du lycée. Plus tard, en 1892, Gregh fonde une petite revue, avec ses anciens condisciples de Condorcet, Le Banquet, dont Proust est le contributeur le plus assidu. Commence alors sa réputation de snobisme, car il est introduit dans plusieurs salons parisiens et entame son ascension mondaine. Il est ami un peu plus tard avec Lucien Daudet, fils du romancier Alphonse Daudet, qui a six ans de moins que lui. L'adolescent est fasciné par le futur écrivain. Ils se sont rencontrés au cours de l'année 1895. Jean Lorrain, dans une chronique perfide du Journal, fait une allusion à leur liaison, au moins sentimentale : Proust et Lorrain s'affrontent en duel au pistolet le 6 février 1897 dans les bois de Meudon, sans conséquences.

En 1896, il publie Les Plaisirs et les Jours, un recueil de poèmes en prose, portraits et nouvelles dans un style fin de siècle, illustré par Madeleine Lemaire, dont Proust fréquente le salon, salon où il fait la connaissance de Reynaldo Hahn, élève de Jules Massenet, qui vient chanter ses Chansons grises au printemps 1894. C'est également chez Madeleine Lemaire, au château de Réveillon, que Proust, qui a 23 ans, et Reynaldo Hahn, qui vient d'avoir 20 ans, passent une partie de l'été 1894. Le livre passe à peu près inaperçu et la critique l'accueille avec sévérité — notamment l'écrivain Jean Lorrain, réputé pour la férocité de ses jugements. Il en dit tant de mal qu'il se retrouve au petit matin sur un pré, un pistolet à la main. Face à lui, également un pistolet à la main, Marcel Proust, avec pour témoin le peintre Jean Béraud. Tout se termine sans blessures, mais non sans tristesse pour l'auteur débutant. Ce livre vaut à Proust une réputation de mondain dilettante qui ne se dissipe qu'après la publication des premiers tomes d’À la recherche du temps perdu.

C'est en 1907 que Marcel Proust commence l'écriture de son grand œuvre À la recherche du temps perdu dont les sept tomes sont publiés entre 1913 (Du côté de chez Swann) et 1927, c'est-à-dire en partie après sa mort ; le deuxième volume, À l'ombre des jeunes filles en fleurs, obtient le prix Goncourt en 1919.
Marcel Proust meurt épuisé en 1922, d'une bronchite mal soignée : il est inhumé au cimetière du Père-Lachaise à Paris, accompagné par une assistance nombreuse qui salue un écrivain d'importance et que les générations suivantes placent au plus haut en faisant de lui un mythe littéraire.

L'œuvre romanesque de Marcel Proust est une réflexion majeure sur le temps et la mémoire affective comme sur les fonctions de l'art qui doit proposer ses propres mondes, mais c'est aussi une réflexion sur l'amour et la jalousie, avec un sentiment de l'échec et du vide de l'existence qui colore en gris la vision proustienne où l'homosexualité tient une place importante. La Recherche constitue également une vaste comédie humaine de plus de deux cents personnages. Proust recrée des lieux révélateurs, qu'il s'agisse des lieux de l'enfance dans la maison de tante Léonie à Combray ou des salons parisiens qui opposent les milieux aristocratiques et bourgeois, ces mondes étant évoqués d'une plume parfois acide par un narrateur à la fois captivé et ironique. Ce théâtre social est animé par des personnages très divers dont Proust ne dissimule pas les traits comiques : ces figures sont souvent inspirées par des personnes réelles, ce qui fait d’À la recherche du temps perdu en partie un roman à clef et le tableau d'une époque.
La marque de Proust est aussi dans son style aux phrases souvent très longues, qui suivent la spirale de la création en train de se faire, cherchant à atteindre une totalité de la réalité qui échappe toujours.

Au cœur de la Recherche du temps perdu se trouve une réflexion sur les nouvelles technologies téléphoniques qui révolutionnent la phénoménologie de l’écoute et de la communication au début du XXe siècle. L’expérience de la parole à distance, le relais ou la reproduction des sources sonores relayées et, surtout, l’écoute médiatisée ou l’« auscultation » dominent l’imaginaire de l’auralité dans l’œuvre proustien. L’article se propose d’appliquer les concepts de « surécoute » et d’« auscultation médiate » — deux stratégies de lectures développées par le philosophe et musicologue Peter Szendy — pour renouveler l’analyse du texte et réévaluer l’écoute en tant que thématique majeure du roman.

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Proust, le téléphone et la modernité

« L'électricité ne met pas moins de temps à conduire à notre oreille penchée sur un cornet téléphonique une voix pourtant bien éloignée, que la mémoire, cet autre élément puissant de la nature qui, comme la lumière ou l'électricité, dans un mouvement si vertigineux qu'il nous semble un repos immense, une sorte d'omniprésence, est à la fois partout autour de la terre, aux quatre coins du monde où palpitent sans cesse des ailes gigantesques, comme un de ces anges que le Moyen-Age imaginait ».
(M. Proust. « Jean Santeuil »)

A peine inventé, à peine sorti du laboratoire, le téléphone suscite l'imaginaire.

A la fin du dix-neuvième siècle, l'artiste - peintre ou écrivain - croise la technique. Fasciné et inquiet, il rencontre la machine. L'objet technique pénètre son univers.
La multiplication des expositions universelles, industrielles et la diffusion de plus en plus large de la littérature de vulgarisation scientifique et technique, ne peuvent le laisser indifférent.
Une nouvelle civilisation matérielle est sur le point de naître.
Des techniques nouvelles font leur apparition. Le « progrès » est à l'ordre du jour ! en est, lui aussi, le témoin.

Magie et modernité

L'électricité est, parmi ces technologies nouvelles, celle qui provoque le plus de rêves, fantasmes et utopies. Fille de la fondre et de l'éclair, fée mystérieuse, ses manifestations multiples séduisent etéblouissent. La lumière électrique vainc la nuit. Elle donne à voir autrement, créant ainsi un nouveau paysage visuel. « Magique » lui aussi, le téléphone vainc la distance et le temps.
Il permet la présence de l'absent. Il autorise l'ubiquité. Transportant au loin les paroles, il brise par le son des mots (le « grain de la voix ») les distances. Telle est la représentation allégorique qu'en donne, dans les dernières années du dix-neuvième siècle le peintre Puvis de Chavanne .
Loin d'être en reste, la littérature s'empare également du téléphone. Dès le début des années 1880, Villiers de l'isle Adam, Jules Verne, Albert Robida et bien d'autres font du téléphone — alors qu'il n'est dans la réalité que fort peu diffusé — un instrument essentiel et universel de communication, anticipant ainsi sur ses usages futurs. Outil merveilleux, son introduction dans l'espace privé — il est de fait le premier instrument de communication à pénétrer un espace jusqu'alors relativement clos — perturbe également et modifie radicalement les modes de communication . Il est un des signes d'une modernité naissante.

Suivre le fil du téléphone non seulement dans l’œuvre mais également dans la correspondance, c’est tirer le portrait d’un écrivain qui, loin d’être seulement le peintre de la fin d’une époque peuplée de ducs et de duchesses, est aussi le témoin attentif de l’avènement du monde moderne. Mais c’est surtout une façon originale d’entrer en contact ou de poursuivre la conversation avec un génie dont la voix, toujours présente, n’en finit pas de nous toucher et de nous parler.

Quand et comment naît l’intérêt pour le progrès technique chez Proust ?

Inutile d’en chercher les prémices dans Les Plaisirs et les Jours. Le jeune Marcel dédaigne les nouveautés mécaniques.
En août 1895, Proust va avec Reynaldo Hahn à Dieppe chez Madeleine Lemaire. En septembre, après un court passage à Paris, les deux amis se déplacent en Bretagne, d’abord à Belle-Île-en-Mer, puis à Beg-Meil (Finistère) où il commence la rédaction de Jean Santeuil. En 1896, il passe quelques semaines au Mont Dore en Auvergne. En octobre de la même année, il séjourne à Fontainebleau et écrit le fameux passage du téléphonage.

Que fait Marcel Proust à Fontainebleau en octobre 1896 ? Il téléphone ! À qui ? À sa mère bien sûr ! La conversation terminée, il en tire un « petit récit » à peine romancé qu’il joint à une lettre à sa mère, « petit récit que je te demande de garder et en sachant où tu le gardes car il sera dans mon roman ». À la recherche du temps perdu ne commencera à paraître qu’une quinzaine d’années plus tard mais le jeune Proust ne doute pas que l’expérience téléphonique qu’il vient de vivre alimentera son œuvre future.

En 1896 le jeune Marcel Proust dédaigne les nouveautés mécaniques. À preuve, cette lettre de sa mère, datée du 21 octobre 1896, au lendemain de leur premier « téléphonage » entre Paris et Fontainebleau : « Que de pardons tu lui [au téléphone] dois pour tes blasphèmes passés. Quels remords d’avoir méprisé, dédaigné, éloigné un tel bienfaiteur ! Entendre la voix du pauvre loup — le pauvre entendre la mienne ! »
Bienfaisante et à la fois déchirante — car la distance et l’absence de l’être aimé se font sentir de plus belle.
Le « drame du téléphone » est représenté dans l’Urtext (texte original ) de la Recherche du temps perdu, dans les pages de Jean Santeuil.
La scène clef se déroule durant le séjour de Jean à la station balnéaire de Beg-Meil. L’origine autobiographique de ce passage, rapporté dans la biographie de George Painter, serait le séjour de Proust à Fontainebleau en compagnie de Lucien Daudet, en octobre 1896. C’est par un jour de mauvais temps et de fâcherie entre les amis qu’un Proust déjà malingre cherche désespérément à avoir sa mère au téléphone. Proust saisit d’emblée l’importance de cet épisode et son intérêt romanesque. L’expérience de la voix désincarnée qu’impose le medium téléphonique offre au jeune écrivain un défi technique mais aussi des opportunités offertes par son usage drôlement imparfait, gouverné par le malentendu, les contretemps, les raccrochages.

Aux frontières de cet espace médiatisé où l’étiquette n’a pas encore pris ses repères, le mélodrame et le pathos sont continuellement en proie au comique et côtoient la farce. Dans Jean Santeuil, Proust met en scène tous les éléments de base (interruptions, légers contretemps), mais le ton reste dominé par le pathétique, par une note de désespoir tragique :
Alors il se représente sa mère sonnant au téléphone, l’appelant, ne comprenant pas pourquoi Jean ne lui répond pas […]. Mais commotionnant, clair, voici le timbre qui sonne, résonne, semble courir ça et là. Vite il met le tube à l’oreille. La voix forte et dure d’un garçon : « Est-ce M. Santeuil ? » Sans doute on parle pour sa mère, pendant qu’on lui fait prendre le cornet, qu’elle se hâte toute troublée. Une autre voix forte et dure d’un autre garçon. Puis tout d’un coup — c’est comme si tout le monde s’étant allé de la chambre il tombait dans les bras de sa mère — vient là tout contre lui, si douce, si fragile, si délicate, si claire, si fondue — un petit morceau de glace brisée — la voix de sa mère. « C’est toi, mon chéri ? » C’est comme si elle lui parlait pour la première fois, comme s’il la retrouvait après la mort dans le paradis. Car pour la première fois, il entend la voix de sa mère.
Proust étire l’incident pour en extraire toute la moelle dramatique. La voix isolée dans l’espace-temps téléphonique ne se résume pas à la transmission de données ; elle établit une présence dialogique qui confirme l’écouteur autant que l’écouté.

Comme la société dans laquelle il vit, l'œuvre de Marcel Proust est un lieu de rencontre entre deux époques. S'y télescopent tradition et modernité. Avec sa sensibilité d'écrivain, il est le peintre et le témoin — même si telle n'est point la fin de son travail d'écriture — du lent basculement d'un monde. Au monde des salons, à l'histoire lente, quasiment immobile, qui traverse sans ruptures brutales un dix-neuvième siècle en apparence sans fin, se juxtapose une société nouvelle, Or dans cet univers qui lentement sous les yeux de Proust se construit, des technologies nouvelles font leur apparition. Certes, elles ne le pénètrent pas encore massivement, mais par interstices s'y glissent et contribuent à sa formation. Chez Proust, le téléphone en est un exemple flagrant. A plusieurs reprises, Proust l'évoque dans son œuvre et lui consacre des passages relativement longs, témoignant de l'accueil qui lui est réservé et de l'imaginaire, de la poésie qu'il véhicule.
Chez Proust, le téléphone prend une valeur toute particulière. Non seulement Proust écrit des pages qui permettent — et mieux (peut-être) que de froides séries statistiques et, en tous cas, en indispensable complément — à l'historien de saisir l'accueil que la société française « fin de siècle » réserve à un instrument bouleversant les modes traditionnels de communication et de relation, mais encore sa sensibilité exacerbée donne au téléphone une dimension que peu d'écrivains ou de poètes ont su communiquer.

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« Le premier amusement passé... »

Dans « A l'ombre des jeunes filles en fleurs », Marcel Proust, saisissant le bavardage d'Odette, de Madame Bontemps et de Madame Cottard, réunit dans une même séquence téléphone et lumière électrique dont il fait les indices de la modernité, quand bien même cette modernité serait-elle objet d'une crainte voilée et d'incertitude
«Alors le docteur ne raffole pas comme vous, des fleurs ? demandait Madame Swann à Madame Cottard.
— Oh ! vous savez que mon mari est un sage ; il est modéré en toutes choses. Si, pourtant, il a une passion ». L'œil brillant de malveillance, de joie et de curiosité : « Laquelle, madame ? » demandait Madame Bon-temps.
Avec simplicité, Madame Cottard répondait : « La lecture. — Oh ! c'est une passion de tout repos chez un mari ! s'écriait Madame Bontemps en étouffant un rire satanique,
— Quand le docteur est dans un livre, vous savez !
— Eh bien, Madame, cela ne doit pas vous effrayer beaucoup... - Mais si !... pour sa vue. Je vais aller le retrouver, Odette, et je reviendrai au premier jour frapper à votre porte.
A propos de vue, vous a-t-on dit que l'hôtel particulier que vient d'acheter Madame Verdurin sera éclairé à l'électricité ? Je ne le tiens pas de ma petite police particulière, mais d'une autre source : c'est l'électricien lui-même, Mildé, qui me l'a dît.
Vous voyez que je cite mes auteurs ! Jusqu'aux chambres qui auront leurs lampes électriques avec un abat-jour qui tamisera la lumière. C'est évidemment un luxe charmant.
D'ailleurs nos contemporaines veulent absolument du nouveau, n'en fût-il plus au monde. Il y a la belle-sœur d'une de mes amies qui a le téléphone posé chez elle ! Elle peut faire une commande à un fournisseur sans sortir de son appartement !
J'avoue que j'ai platement intrigué pour avoir la permission de venir un jour pour parler devant l'appareil. Cela me tente beaucoup, mais plutôt chez une amie que chez moi. Il me semble que je n'aimerais pas avoir le téléphone à domicile.
Le premier amusement passé, cela doit être un vrai casse-tête. Allons, Odette je me sauve, ne retenez plus Madame Boniemps puisqu'elle se charge de moi, il faut absolument que je m'arrache, vous me faites faire du joli, je vais être rentrée après mon mari ! »

Ici le téléphone est à la fois le neuf, la nouveauté mais aussi amusement. Son usage se caractérise par le futile, II n'est pas, somme toute, essentiel et « le premier amusement passé... » il devient un « vrai casse-tête ».
Or ces attitudes face au téléphone ne sont peut-être pas très éloignées de celles qu'avaient nos contemporains face au Minitel Combien de nos parents, amis ou voisins n'ont-ils pas, eux aussi, « platement intrigué » pour se servir de ce terminal que nous étions parmi les premiers à posséder et qui, lui aussi, pouvait permettre « de faire une commande à un fournisseur sans sortir de son appartement ».
Si l'histoire de l'innovation s'est considérablement accélérée, l'histoire des attitudes face à l'innovation (l'histoire des sensibilités) épouse un rythme beaucoup plus lent.

« Aussi désagréable que la vaccine.. »


Si pour Madame Cottard, le téléphone se présente comme un « casse-tête », c'est pour cela qu'elle le refuse. Il est un autre personnage — et un personnage central — de l'univers proustien qui, non seulement le refuse, mais le fuit. De Françoise, la servante fidèle, nous savons, qu'elle est d'origine rurale : « J'ai dit qu'elle était d'un petit pays qui était tout voisin de celui de ma mère, et pourtant différent par la nature du terrain, les cultures, le patois, par certaines particularités des habitants, surtout ».; « Sa présence dans notre maison, c'était l'air de la campagne et la vie sociale dans une ferme, il y a des décennies, transportés chez nous... ».
Or dans la littérature (et on retrouvera maintes fois ce thème dans le cinéma français des années 1920/1930), une des caractéristiques de la servante issue — comme elles l'étaient, dans la plupart des cas — de la campagne, est d'opposer un vif refus à des gestes techniques qui, jusqu'à leur arrivée à la ville, leur étaient inconnus. Françoise ne fait pas exception.
A trois reprises, au moins, Proust y revient.

Dans « Sodome et Gomorrhe » le narrateur explique l'inhabituelle place du téléphone dans l'espace domestique par les réactions qu'il provoque chez Françoise . « D'ailleurs, autant peut-être qu'Albertine, toujours pas venue, sa présence en ce moment dans un « ailleurs » qu'elle avait évidemment trouvé plus agréable, et que je ne connaissais pas, me causait un sentiment douloureux qui, malgré ce que j'avais dit, il y avait à peine une heure, à Swann, sur mon incapacité d'être jaloux, aurait pu, si j'avais vu mon amie à des intervalles moins éloignés, se changer en un besoin anxieux de savoir où, avec qui, elle passait son temps.
Je n'osais pas envoyer chez Albertine, il était trop tard, mais dans l'espoir que, soupant peut-être avec des amis, dans un café, elle aurait l'idée de me téléphoner, je tournai le commutateur et, rétablissant la communication dans ma chambre je la coupai entre le bureau de poste et la loge du concierge à laquelle il était relié d'habitude à cette heure-là. Avoir un récepteur dans le petit couloir où donnait la chambre de Françoise eût été plus simple, moins dérangeant, mais inutile. Les progrès de la civilisation permettent à chacun de manifester des qualités insoupçonnées ou de nouveaux vices qui les rendent plus chers ou plus insupportables à leurs amis. C'est ainsi que la découverte d'Edison avait permis à Françoise d'acquérir un défaut de plus, qui était de se refuser, quelque utilité, quelque urgence qu'il y eût, à se servir du téléphone. Elle trouvait le moyen de s'enfuir quand on voulait le lui apprendre, comme d'autres au moment d'être vaccinés. Aussi le téléphone était-il placé dans ma chambre, et, pour qu'il ne gênât pas mes parents, sa sonnerie était remplacée par un simple bruit de tourniquet. De peur de ne pas l'entendre, je ne bougeais pas. Mon immobilité était telle que, pour la première fois depuis des mois, je remarquai le tic-tac de la pendule ».
Elle refuse de « l'apprendre » (le nouvel objet technique nécessite un apprentissage) mais sa crainte se fait curiosité quand il s'agit d'aller surprendre quelque conversation que le narrateur souhaiterait lui cacher. A l'oreille collée au trou de la serrure, se substitue, pour saisir les paroles du maître ou de la maîtresse de maison, l'irruption de la domestique, espérant dérober à leur secret deux ou trois paroles qui lui sont cachées, dans la pièce où l'on téléphone. « Maïs j'étais obligé d'interrompre un Instant et de faire des gestes menaçants, car si Françoise continuait — comme si c'eût été quelque chose d'aussi désagréable que la vaccine ou d'aussi périlleux que l'aéroplane — à ne pas vouloir apprendre à téléphoner, ce qui nous eût déchargés des communications qu'elle pouvait connaître sans inconvénient, en revanche elle entrait immédiatement chez moi dès que j'étais en train d'en faire d'assez secrètes pour que je tinsse particulièrement à les lui cacher. Quand elle fut enfin sortie de la chambre non sans s'être attardée à emporter divers objets qui y étaient depuis la veille et eussent pu y rester, sans gêner le moins du monde, une heure de plus, et pour remettre dans le feu une bûche rendue bien inutile par la chaleur brûlante que me donnaient la présence de l'intruse et la peur de rne voir « couper » par la demoiselle, « Pardonnez-moi, dis-je à Andrée, j'ai été dérangé. »

«... Quitte à visiter des contagieux »
Or, non seulement Françoise ne décroche pas le téléphone quand celui-ci sonne, mais encore ne téléphone pas elle même quand on le lui demande. Elle fait appel dans ce cas à un « employé du téléphone » :« J'étais prêt, Françoise n'avait pas encore téléphoné ; fallait-il partir sans attendre ? Mais qui sait si elle trouverait Albertine ? si celle-ci ne serait pas dans les coulisses ? si même, rencontrée par Françoise, elle se laisserait ramener ? Une demi-heure plus tard le tintement du téléphone retentit et dans mon coeur battaient tumultueusement l'espérance et la crainte.
C'étaient, sur l'ordre d'un employé de téléphone, un escadron volant de sons qui avec une vitesse instantanée m'apportaient les paroles du téléphoniste, non celles de Françoise
qu'une timidité et une mélancolie ancestrales, appliquées à un objet inconnu de ses pères, empêchaient de s'approcher d'un récepteur, quitte à visiter des contagieux.
Elle avait trouvé au promenoir Albertine seule, qui, étant seulement allée prévenir Andrée qu'elle ne restait pas, avait rejoint aussitôt Françoise. « Elle n'était pas fâchée ? Ah ! pardon ! Demandez à cette dame si cette demoiselle n'était pas fâchée ?... — Cette dame me dit de vous dire que non, pas du tout, que c'était tout le contraire ; en tous cas, si elle n'était pas contente, ça ne se connaissait pas. Elles vont aller maintenant aux Trois-Quartiers et seront rentrées à deux heures ».
Je compris que deux heures signifiait trois heures car il était plus de deux heures. Mais délai! chez Françoise un de ces défauts particuliers, permanents, inguérissables, que nous appelons maladies, de ne pouvoir jamais regarder ni dire l'heure exactement. Quand Françoise, ayant ainsi regardé sa montre, s'il était deux heures disait : il est une heure, ou il est trois heures, je n'ai jamais pu comprendre si le phénomène qui avait lieu alors avait pour siège la vue de Françoise, ou sa pensée, ou son langage ; ce qui est certain, c'est que ce phénomène avait toujours lieu. L'humanité est très vieille, l'hérédité, les croisements ont donné une force insurmontable à de mauvaises habitudes, à des réflexes vicieux. » Pour Françoise le téléphone est objet de frayeur et dans ces trois séquences qui mettent en scène la domestique et le téléphone, on remarque que Proust emprunte au vocabulaire médical : vaccinés, vaccine et contagieux. Dans les sociétés traditionnelles, les paysans cherchaient refuge hors du village quand ils entendaient les cloches de l'église sonner le tocsin annonçant l'épidémie. La sonnerie du téléphone, pour Françoise, joue un rôle semblable. Elle donne le signal de la fuite. Comme de la peste, il importe de s'en éloigner au plus vite.

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«... Approcher nos lèvres de la planchette magique»

Dans le conte, la fée a pour attribut essentiel une baguette magique; qui s'en empare, possède à son tour — à condition de s'en servir comme il sied — des pouvoirs surnaturels.
Dans la « féerie téléphonique » telle que Proust la décrit «nous n'avons qu'à approcher nos lèvres de la planchette magique et à appeler... ». Baguette ou planchette magiques permettent de convoquer celles qui vont intercéder pour nous, rendre possible le miracle, la communication. Le geste est simple, une parole, un simple mouvement des lèvres, comme un baiser « Et nous sommes comme le personnage du conte à qui une magicienne, sur le souhait qu'il en exprime, fait apparaître, dans une clarté surnaturelle, sa grand-mère ou sa fiancée, en train de feuilleter un livre, de verser des larmes, de cueillir des fleurs, tout près du spectateur et pourtant très loin, à l'endroit même où elle se trouve réellement. Nous n'avons pour que ce miracle s'accomplisse, qu'à approcher nos lèvres de la planchette magique et à appeler — quelquefois un peu trop longtemps, je le veux bien — les Vierges Vigilantes dont nous entendons chaque jour la voix sans jamais connaître le visage, et qui sont nos Anges gardiens dans les ténèbres vertigineuses dont elles surveillent jalousement les portes ; les Toutes-Puissantes par qui les absents surgissent à notre côté, sans qu'il soit permis de les apercevoir; les Danaïdes de l'invisible qui sans cesse vident, remplissent, se transmettent les urnes des sons; les ironiques Furies qui, au moment que nous murmurions une confidence à une amie, avec l'espoir que personne ne nous entendait, nous crient cruellement : J'écoute»; les servantes toujours irritées du Mystère, les ombrageuses prêtresses de l'Invisible, les Demoiselles du téléphone!»

Outre l'allusion aux microphones antiques (planchette de sapin sous laquelle sont fixés crayons de charbon, puis granulés de coke, vibrant au son de la voix), Proust fait ici des anonymes demoiselles du téléphone des être surnaturels dont tout dépend. Sorcières, leurs paroles sont incantation : « Je me décidai à quitter la poste, à aller retrouver Robert à son restaurant pour lui dire que, allant peut-être recevoir une dépêche qui m'obligerait à revenir, je voudrais savoir à tout hasard l'horaire des trains. Et pourtant, avant de prendre cette résolution, j'aurais voulu une dernière fois invoquer les Filles de la Nuit, les Messagères de la parole, les divinités sans visage; mais les capricieuses Gardiennes n'avaient plus voulu m'ouvrir les Portes merveilleuses, ou sans doute elles ne le purent pas; elles eurent beau invoquer inlassablement, selon leur coutume, le vénérable inventeur de l'imprimerie et le jeune prince amateur de peinture impressionniste et chauffeur (lequel était neveu du capitaine de Borodino), Gutenberg et Wagram laissèrent leurs supplications sans réponse et je partis, sentant que l'Invisible sollicité resterait sourd. » . Et, peut-être, est-ce pour cela qu'une demoiselle du téléphone est toujours un grand poète :« Mais déjà une des Divinités irascibles aux servantes vertigineusement agiles s'irritait non plus que je parlasse, mais que je ne dise rien. « Mais voyons, c'est libre ! Depuis le temps que vous êtes en communication, je vais vous couper. » Mais elle n'en fit rien, et tout en suscitant la présence d'Andrée, l'enveloppa, en grand poète qu'est toujours une demoiselle du téléphone, de l'atmosphère particulière à la demeure, au quartier, à la vie même de l'amie d'Albertine, « ( C'est vous? » me dit Andrée, dont la voix était projetée jusqu'à moi avec une vitesse instantanée par la déesse qui a le privilège de rendre les sons plus rapides que l'éclair.
« Ecoutez, répondis-je, allez où vous voudrez, n'importe où, excepté chez Madame Verdurin. Il faut à tout prix en éloigner demain Albertine. — C'est que justement elle doit y aller demain. — Ah!».

Dans ces extraits qui reprennent en partie un article que Proust avait consacré au téléphone dans le Figaro du 20 mars 1907 (Journées de lecture), le narrateur présente les demoiselles du téléphone comme des personnages de légende, hors du monde réel, mais aussi — invoquant le peintre à venir — comme les représentantes, les médiatrices d'une modernité en formation.
La femme au téléphone serait ainsi signe d'un monde moderne : « Pendant qu'Albertîne allait ôter ses affaires, et pour aviser au plus vite je me saisis du récepteur du téléphone, j'invoquai les Divinités implacables, mais ne fis qu'exciter leur fureur qui se traduisit par ces mots : «Pas libre, » Andrée était en train, en effet, de causer avec quelqu'un. En attendant qu'elle eût achevé sa communication, je me demandais comment, puisque tant de peintres cherchent à renouveler les portraits féminins du XVIIIe siècle où l'ingénieuse mise en scène est un prétexte aux expressions de l'attente, de la bouderie, de l'intérêt, de la rêverie, comment aucun de nos modernes Boucher et de ceux que Saniette appelait des Watteau à vapeur, ne peignit, au lieu de «La Lettre», du «Clavecin» etc., cette scène qui pourrait s'appeler : «Devant le téléphone», et où naîtrait si spontanément sur les lèvres de l'écouteuse un sourire d'autant plus vrai qu'il sait n'être pas vu. »

Les Demoiselles du téléphone

Plus ou moins ridiculisés, les usages mondains du téléphone se complètent par les « téléphonages amoureux » — expression employée par Proust dans une lettre à Antoine Bibesco — pratiqués par Saint-Loup et surtout par le narrateur. Nouvelle pratique trompeuse et dangereuse en ce qu’elle peut intensifier le « terrible besoin d’un être » absent, le désir d’une impossible ubiquité et d’un savoir total, inaccessible. Désir insensé, mais qui est la définition même de l’amour nommé jalousie chez Proust. Ce n’est donc pas un hasard si le narrateur fait allusion au réseau international du téléphone au moment même où il croit découvrir la nature « gomorrhéenne » d’Albertine : « Albertine amie de Mlle Vinteuil et de son amie, pratiquante professionnelle du saphisme, c’était auprès de ce que j’avais imaginé dans les plus grands doutes, ce qu’est au petit acoustique de l’Exposition de 1889 dont on espérait à peine qu’il pourrait aller au bout d’une maison à une autre, le téléphone planant sur les rues, les villes, les champs, les mers, reliant les pays. » Le développement du réseau planétaire suggère l’imprévisibilité de l’avenir, accentuant aussi la jalousie désespérée du héros, incapable d’atteindre « tous les points de l’espace et du temps que cet être [qu’il aime] a occupés et occupera »
Cette image technologique est d’abord associée à Swann dans le Carnet 4, où elle renvoie plus clairement à l’angoissante ubiquité de la femme aimée et soupçonnée de trahison, Odette : « […] ce qu’il [Swann] admettait de la culpabilité d’Odette était à la réalité comme la possibilité de se parler un bout d’une chambre à l’autre dans les premières expériences d’Edison avec l’universel réseau téléphonique. Il n’y avait probablement pas une ville, pas un quartier de Paris pas un jour où elle ne se fût donnée (peut’être finir par le téléphone) ». Malgré la note de régie mise entre parenthèses (« peut être finir par le téléphone »), ni Swann ni Odette ne parle jamais au téléphone dans la Recherche. La chronologie veut que la métaphore du « réseau universel téléphonique » soit liée au « couple du 20e siècle »: le narrateur et Albertine voyageant en automobile et se téléphonant dans Sodome et Gomorrhe. Mais paradoxalement, le progrès technique de la communication contribue à illustrer l’incommunicabilité irrémédiable de l’amour.

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Dans une de ses Chroniques au Figaro, Marcel Proust décrit sa fascination pour le travail des « Demoiselles du téléphone », ces « vierges vigilantes par qui les visages des absents surgissent près de nous », qu'il reprend presque littéralement dans Le côté de Guermantes p. 432 à propos de la conversation téléphonique du Narrateur et de sa grand-mère.

Un matin, Saint-Loup m’avoua qu’il avait écrit à ma grand’mère pour lui donner de mes nouvelles et lui suggérer l’idée, puisqu’un service téléphonique fonctionnait entre Doncières et Paris, de causer avec moi. Bref, le même jour, elle devait me faire appeler à l’appareil et il me conseilla d’être vers quatre heures moins un quart à la poste. Le téléphone n’était pas encore à cette époque d’un usage aussi courant qu’aujourd’hui. Et pourtant l’habitude met si peu de temps à dépouiller de leur mystère les forces sacrées avec lesquelles nous sommes en contact que, n’ayant pas eu ma communication immédiatement, la seule pensée que j’eus, ce fut que c’était bien long, bien incommode, et presque l’intention d’adresser une plainte : comme nous tous maintenant, je ne trouvais pas assez rapide à mon gré, dans ses brusques changements, l’admirable féérie à laquelle quelques instants suffisent pour qu’apparaisse près de nous, invisible mais présent, l’être à qui nous voulions parler et qui, restant à sa table, dans la ville qu’il habite (pour ma grand’mère c’était Paris), sous un ciel différent du nôtre, par un temps qui n’est pas forcément le même, au milieu de circonstances et de préoccupations que nous ignorons et que cet être va nous dire, se trouve tout à coup transporté à ces centaines de lieues (lui et toute l’ambiance où il reste plongé) près de notre oreille, au moment où notre caprice l’a ordonné. Et nous sommes comme le personnage du conte à qui une magicienne, sur le souhait qu’il en exprime, fait apparaître dans une clarté surnaturelle sa grand’mère ou sa fiancée en train de feuilleter un livre, de verser des larmes, de cueillir des fleurs, tout près du spectateur et pourtant très loin, à l’endroit même où elle se trouve réellement. Nous n’avons, pour que ce miracle s’accomplisse, qu’à approcher nos lèvres de la planchette magique et à appeler - quelquefois un peu trop longtemps, je le veux bien - les Vierges Vigilantes dont nous entendons chaque jour la voix sans jamais connaître le visage, et qui sont nos Anges gardiens dans les ténèbres vertigineuses dont elles surveillent jalousement les portes ; les Toutes-Puissantes par qui les absents surgissent à notre côté, sans qu’il soit permis de les apercevoir ; les Danaïdes de l’invisible qui sans cessent vident, remplissent, se transmettent les urnes des sons ; les ironiques Furies qui, au moment que nous murmurions une confidence à une amie, avec l’espoir que personne ne nous entendait, nous crient cruellement : « J’écoute » ; les servantes toujours irritées du Mystère, les ombrageuses prêtresses de l’Invisible, les Demoiselles du téléphone !

Et aussitôt que notre appel a retenti, dans la nuit pleine d’apparitions sur laquelle nos oreilles s’ouvrent seules, un bruit léger - un bruit abstrait - celui de la distance supprimée - et la voix de l’être cher s’adresse à nous.

C’est lui, c’est sa voix qui nous parle, qui est là. Mais comme elle est loin ! Que de fois je n’ai pu l’écouter sans angoisse, comme si devant cette impossibilité de voir, avant de longues heures de voyage, celle dont la voix était si près de mon oreille, je sentais mieux ce qu’il y a de décevant dans l’apparence du rapprochement le plus doux, et à quelle distance nous pouvons être des personnes aimées au moment où il semble que nous n’aurions qu’à étendre la main pour les retenir. Présence réelle que cette voix si proche - dans la séparation effective ! Mais anticipation aussi d’une séparation éternelle ! Bien souvent, écoutant de la sorte, sans voir celle qui me parlait de si loin, il m’a semblé que cette voix clamait des profondeurs d’où l’on ne remonte pas, et j’ai connu l’anxiété qui allait m’étreindre un jour, quand une voix reviendrait ainsi (seule, et ne tenant plus à un corps que je ne devais jamais revoir) murmurer à mon oreille des paroles que j’aurais voulu embrasser au passage sur des lèvres à jamais en poussière.

Extrait de Le côté de Guermantes (À la recherche du temps perdu de Marcel Proust)

Lettre autographe signée «Marcel Proust».
— S.l., date de réception du 2 avril 1907.
— 9 pp. 1/2 in-8 avec environ 3 lignes raturées, liseré de deuil ; date de réception au composteur en 3 endroits, avec millésime...

Exercice de style virtuose sur le thème du téléphone citant Molière.
Louis d'Albufera voulant marquer avec vigueur son mécontentement vis-à-vis de l'opérateur public du téléphone, se mit en tête de publier une lettre dans le Figaro dirigé par Gaston Calmette, qui consacrait justement une rubrique régulière à cette question.
Il eut recours aux talents de Marcel Proust pour lui proposer un modèle de lettre, et celui-ci s'exécuta en n'hésitant pas à faire référence à son propre article sur le sujet, «Journées de lecture» paru dans le Figaro du 20 mars 1907.

«Excuse mon retard, mon cher Louis.
L'autre soir en te quittant, je suis resté quelques heures comme tu m'avais laissé, c'est-à-dire pas trop mal, mais vers le matin a commencé une crise vraiment terrible qui a duré plus de vingt-quatre heures et m'a laissé anéanti.
Voici le brouillon qui me semble convenable. Si on te posait des colles et te demandait d'où vient l'expression "le triste avantage", rappelle-toi que c'est dans le sonnet d'Oronte du Misanthrope:
"L'espoir, il est vrai, nous soulage,
Et [nous] berce, un temps, notre ennui:
Mais, Philis, le triste avantage,
Lorsque rien ne marche après lui"
... J'avais mille choses à te dire mais suis encore brisé de ma crise. Bien tendrement à toi... Je n'ai pas osé mettre "l'article de mon ami Marcel Proust" mais cela aurait peut-être été le plus franc. En tout cas je crois que, comme cela, cela va bien. Tu feras d'ailleurs toutes les modifications que tu jugeras utiles.

"Cher Monsieur [Gaston Calmette], vous avez bien voulu insérer une première fois sous votre rubrique: "Le scandale téléphonique", mes doléances contre une administration qui en prend vraiment trop à son aise avec les malheureux contribuables. Il ne s'agit pas cette fois des demoiselles du téléphone, de celles que l'autre jour, M. Marcel Proust appelait les "Déesses sans visage" et les "Filles de la nuit" [allusion aux Furies, extraite de l'article de Proust]. Son article a eu beaucoup de succès ici, et on s'est arraché ce jour-là le Figaro plus encore que de coutume. Nous ne disons plus "je vais vous téléphoner", mais "je vais demander aux Vierges laborieuses [expression peut-être empruntée à Jules Michelet dans L'Insecte] de me donner votre numéro" et plus souvent hélas les "Jalouses Furies" ne veulent rien savoir.
Mais aujourd'hui, c'est de l'administration centrale que j'ai à me plaindre. J'ai le triste avantage d'être titulaire de deux numéros d'appel... Vers la fin de 1906, j'allai rue de Grenelle m'enquérir de ce qu'il y avait à faire pour obtenir le transfert de ces deux postes téléphoniques dans deux autres locaux où j'allais emménager. Là on m'expliqua que l'administration laissait le choix, comme entre deux maux fort graves, entre le transfert proprement dit et le réabonnement... Je me suis décidé pour le transfert indiqué comme le moindre mal... Pour le second poste téléphonique... le transfert n'est pas effectué à l'heure qu'il est plus de trois mois après ! Trois mois de démarches incessantes de ma part, trois mois d'incessantes allées et venues et de travaux d'ouvriers téléphoniques à mon ancien comme à mon nouveau domicile. Mais si tout cela est insupportable, c'est si courant que je ne vous aurais pas écrit pour si peu. Voici où la beauté commence. J'ai reçu le 18 mars l'avis de versement au 1er avril pour mes deux contrats, sous peine de me voir "priver d'office de communications" (châtiment tout platonique d'ailleurs, puisque ces communications, je ne les ai pas et que le 2e transfert pour lequel je dois payer n'est pas effectué. Conclusion: l'État, non content de m'avoir pris mon argent sans avoir fait mon service, pendant un trimestre entier, prétend continuer par la suite à se faire payer un service qu'il ne fait pas. Et on ose parler de racheter les chemins de fer qui eux remboursent tout versement non dû.
J'aurais voulu vous dire tout cela par le téléphone pour faire entendre ces vérités à l'instrument de mon supplice. Mais les "Servantes irritées" du mystère ne m'ayant pas donné "le vénérable inventeur de l'imprimerie" comme M. Marcel Proust appelle Gutenberg [autres citations de l'article de Proust, Gutenberg étant le nom d'un central téléphonique de Paris], j'ai eu recours à cette lettre que je vous demande de publier pour l'édification de ses lecteurs, et à laquelle vous me permettrez de joindre, Monsieur le Directeur, l'assurance de mes sentiments les meilleurs.
Marquis d'Albufera»

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Article du Figaro du 20 mars 1907

"Journées de lecture" de MARCEL PROUST. Extrait du journal Le Figaro du 20 mars 1907.

Journées de lecture

Vous avez sans doute, lu les Mémoires de la comtesse de Boigne. Il y a « tant de malades », en ce moment, que les livres trouvent des lecteurs même des lectrices. Sans doute, quand on ne peut sortir et faire des visites, on aimerait, mieux en recevoir que de lire. Mais, Il par ces temps d'épidémies », même les visites que l'on reçoit ne sont pas sans danger. C'est la dame qui de la porte où elle s'arrête un moment rien qu'un moment et où elle encadre sa menace, vous crie « Vous n'ayez pas peur des-oreillons et-de la scarlatine ? Je vous préviens que ma fllle et mes petits enfants les ont. Puis-je entrer ? »; et entre sans attendre de réponse.
C'est une autre, moins franche, qui, tire, sa montre: « II faut que je rentre vite mes trois filles ont la rougeole; je vais de l'une à l'autre; mon Anglaise est au lit depuis hier avec une forte fièvre, et j'ai bien peur que ce soit mon tour d'être prise, car je me suis sentie mal à l'aise en me levant. Mais j'ai tenu à faire un grand effort pour venir vous voir. Alors on aime mieux ne pas trop recevoir, et, comme on ne peut pas téléphoner toujours, on lit. On ne lit qu'à là dernière extrémité. On téléphone d'abord beaucoup. Et, comme nous sommes des enfants qui jouons avec les forces sacrées sans frissonner devant leur mystère, nous trouvons seulement du téléphone que « c'est commode », ou plutôt, comme nous sommes des enfants gâtés, nous trouvons que « ce n'est pas commode», nous remplissons le Figaro de nos plaintes, ne trouvant pas encore assez rapide en ses changements l'admirable féerie où quelques minutes parfois se passent en effet avant qu'apparaisse près de nous, invisible mais présente, L'amie à qui nous avions le désir de parler, et qui, tout en restant à sa table, dans la Ville lointaine qu'elle habite, sous un ciel différent du notre, par un temps qui n'est pas celui qu'il fait ici, au milieu de circonstances et de préoccupations que nous ignorons et qu'elle va nous dire, se trouve tout à coup transportée à cent lieues (elle, et toute l'ambiance où elle reste plongée), contre notre oreille, au moment où notre caprice l'a ordonné. Et nous sommes comme le personnage du conte de fées à qui un magicien, sur le souhait qu'il en exprime, fait apparaître dans une clarté magique sa fiancée en train de feuilleter un livre, de verser des larmes ou de cueillir des fleurs, tout près de lui, et pourtant à l'endroit où elle se trouve alors, très loin.
Nous n'avons, pour que ce miracle se renouvelle pour nous, qu'à approcher nos lèvres de la planchette magique et à appeler quelquefois un peu longtemps, je le veux bien les Vierges vigilantes dont nous entendons chaque jour la voix sans jamais connaître leur visage et qui sont nos Anges gardiens dans ces ténèbres vertigineuses dont elles surveillent jalousement les portes, les Toutes-Puissantes par qui les visages des absents surgissent près de nous, sans qu'il nous soit permis de les apercevoir; nous n'avons qu'à appeler ces Danaïdes de l'Invisible qui sans cesse vident, remplissent, et se transmettent les urnes obscures des sons, les jalouses Furies qui, tandis que nous murmurons une confidence à une amie, nous crient ironiquement « J'écoute » au moment où nous espérions que personne ne nous entendait, les Servantes irritées du Mystère, les Divinités implacables, les Demoiselles du, téléphone. Et aussitôt que leur appel a retenti dans la nuit pleine d'apparitions, sur laquelle nos oreilles s'ouvrent seules, un bruit léger un bruit, abstrait, celui de la distance supprimée, et la voix de notre amie s'adresse à nous. Si, à ce moment-là, entre par sa fenêtre et vient l'importuner pendant qu'elle nous parle, la chanson d'un passant, la trompe d'un cycliste ou la fanfare lointaine d'un régiment en marche, tout cela retentit aussi distinctement pour nous comme pour nous montrer que c'est bien elle qui est près de nous, elle, avec tout ce qui l'entoure à ce moment-là, ce qui frappe son oreille et distrait son attention, détails de vérité, étrangers au sujet, inutiles en eux-mêmes, mais d'autant plus nécessaires à nous révéler toute l'évidence du miracle, traits sobres et charmants de couleur locale, descriptifs de la rue et de la route provinciales sur lesquelles donne sa maison, et tels qu'en choisit un poète quand il veut, en faisant vivre un personnage, évoquer autour de lui son milieu. C'est elle, c'est sa voix qui nous parle, qui est là. Mais comme elle est loin ! Que de fois je n'ai pu l'écouter sans angoisse, comme si devant cette impossibilité de voir, avant de longues heures de voyage, celle dont la voix était si près de mon oreille, je sentais mieux ce qu'il y a de décevant dans l'apparence du rapprochement le plus doux et à quelle distance nous pouvons être des choses aimées au moment où il semble que nous n'aurions qu'à étendre la main pour les retenir. Présence réelle que cette voix si proche dans la séparation effective.. Mais anticipation aussi d'une séparation éternelle. Bien souvent, l'écoutant de la sorte, sans voir celle qui me parlait de si loin, il m'a semblé que cette voix clamait des profondeurs d'où l'on ne remonte pas, et j'ai connu l'anxiété qui m'étreindrait un jour, quand une voix reviendrait ainsi, seule et ne tenant plus à un corps que je ne devais jamais revoir, murmurer à mon oreille des paroles que j'aurais voulu pouvoir embrasser au passage sur des lèvres à jamais en poussière. Je disais qu'avant de nous décider à lire, nous cherchons à causer encore, à téléphoner, nous demandons numéro sur numéro. Mais parfois les Filles de la Nuit, les Messagères de la Parole, les Déesses sans visage, les capricieuses Gardiennes ne veulent ou ne peuvent nous ouvrir les portes de l'Invisible, le Mystère sollicité reste sourd, le vénérable inventeur de l'imprimerie et le jeune prince amateur de peinture impressionniste et chauffeur, Gutenberg et Wagram qu'elles invoquent inlassablement, laissent leurs supplications sansréponse alors, comme on ne peut pas faire de visites, comme on ne veut pas en recevoir, comme les demoiselles du téléphone ne nous donnent pas la communication, on se résigne à se taire, on lit. Dans quelques semaines seulement on pourra lire le nouveau volume de vers de Madame de Noailles, les Eblouissements (je ne sais si ce titre sera maintenu), encore supérieur à ces livres de génie le Cœur innombrable et l'Onbre des jours, vraiment égal, il me semble, aux Feuilles d'aùtomne ou aux Fleurs du mal. En attendant, on pourrait lire cette exquise et pure Margaret Ogilvy de Barrie, traduite à merveille par R. d'Humières et qui'n'est que la vie d'une paysanne racontée par un poète, son fils; Mais non du moment qu'on s'est résigné à lire, on choisit de préférence des livres comme les Mémoires de Mme de Boigne, dès livres qui donnent l'illusion que l'on continue à faire des visites, à faire des visites aux gens à qui on n'avait pas pu en faire parce qu'on n'était pas encore né sous Louis XVI, et qui, du reste, ne vous changeront pas beaucoup de ceux que vous connaissez, parce qu'ils portent presque tous les mêmes noms qu'eux, leurs descendants et vos amis, lesquels, par une touchante courtoisie envers votre infirme mémoire, ont gardé les mêmes prénoms et s'appellent encore Odon, Ghislain, Nivelon, Victurnièn, Josselin, Léonor, Artus, Tucdual, Adhéaume ou Raynulphe. Beaux noms de baptême d'ailleurs, et dont on aurait tort de sourire ils viennent d'un passé si profond, que dans leur éclat insolite ils semblent étinceler mystérieusement comme ces noms de prophètes et de saints qui s'inscrivent en abrégé dans les vitraux de nos cathédrales. Jehan, lui-même, quoique plus ressemblant à un prénom d'aujourd'hui, n'apparaît-il pas inévitablement comme tracé en caractères gothiques sur un livre d'Heures par un pinceau trempé de pourpre, d'outre-mer ou d'azur ? Devant ces noms, le vulgaire redirait peut-être la chanson de Montmartre :
Bragance, on le connaît c't oiseau-là
Faut-il que son orgueuil soie profonde
Pour s'être fait un nom comme ça
Peut donc pas s'appeler comme tout le monde !

Mais le poète, s'il est sincère, ne partage pas cette gaieté et, les yeux fixés sur le passé que ces noms lui découvrent, répondra avec Verlaine
Je vois, j'entends beaucoup de choses
Dans son nom Carlovingien.
Passé très vaste, peut-être. J'aimerais à penser que ces noms qui ne sont venus jusqu'à nous qu'en de si rares exemplaires, grâce à l'attachement aux traditions qu'ont certaines familles, furent autrefois des noms très répandus, noms de vilains aussi bien que de nobles, et qu'ainsi, à travers les tableaux naïvement coloriés de lanterne magique que nous présentent ces noms, ce n'est pas seulement le puissant seigneur à la barbe bleue ou soeur Anne en sa tour que nous apercevons, mais aussi le paysan penché sur l'herbe qui verdoie et les hommes d'armes chevauchant sur les routes qui poudroient du treizième siècle.
Sans doute bien souvent cette impression moyenâgeuse donnée par leurs noms ne résiste pas à la fréquentation de ceux qui les portent et qui n'en ont ni gardé ni compris la poésie mais peut-on raisonnablement demander aux hommes de se montrer dignes de leur nom quand les choses les plus belles ont tant de peine à ne pas être inégales au leur, quand il n'est pas un pays, pas une cité, pas un fleuve dont la vue puisse assouvir le désir de rêve que son nom avait fait naître en nous ? La sagesse serait de remplacer toutes les relations mondaines et beaucoup de voyages par la lecture de l'Almanach de Gotha et de l'Indicateur des chemins de fer. Les mémoires de la fin du dix-huitième siècle et du commencement du dix-neuvième, comme ceux de ta comtesse de Boigne, ont ceci d'émouvant qu'ils donnent à l'époque contemporaine, à nos jours vécus sans beauté, une perspective assez noble et assez mélancolique, en faisant d'eux comme le premier plan de l'Histoire. Ils nous permettent de passer aisément des personnes que nous avons rencontrées dans la vie ou que nos parents ont connues aux parents de ces personnes-là, qui eux-mêmes, auteurs ou personnages de ces mémoires, ont pu assister à la Révolution et voir passer Marie-Antoinette. De sorte que les gens que nous avons pu apercevoir ou connaître les gens que nous avons vus avec les yeux de la chair sont comme ces personnages en cire et grandeur nature qui, au premier plan des panoramas, foulant aux pieds de l'herbe vraie et levant en l'air une canne achetée chez le marchand, semblent encore appartenir à la foule qui les regarde, et nous conduisent peu à peu à la toile peinte du fond, à qui ils donnent, grâce à des transitions habilement ménagées, l'apparence du relief, de la réalité et de la vie. C'est ainsi que cette Mme de Boigne née d'Osmond, élevée, nous dit elle, sur les genoux de Louis XVI et de Marie-Antoinette, j'ai vu bien souvent au bal, quand j'étais adolescent, sa nièce, la vieille duchesse de Maillé née d'Osmond, plus qu'octogénaire mais superbe encore sous ses cheveux gris qui relevés sur le front faisaient penser à la perruque à trois marteaux d'un président à mortier. Et je me souviens que mes parents ont bien souvent dîné avec le neveu de Mme de Boigne, M. d'Osmond, pour qui elle a écrit ces mémoires et dont jai trouvé la. photographie dans leurs papiers avec beaucoup de lettres qu'il leur avait adressées. De sorte que mes premiers souvenirs de bal tenant d'un fil aux récits un peu plus vaques pour moi, mais encore bien réels, de mes parents, rejoignent par un lien déjà presque immatériels les souvenirs que Mme de Boigne avait gardés et nous conte des premières fêtes auxquelles elle assista tout cela tissant une trame de frivolités, poétique pourtant, parce qu'elle finit en étoffe de songe, pont léger, jeté du présent jusqu'à un passé déjà lointain et qui, unit, pour rendre plus vivante l'histoire, et presque historique la vie, la vie à l'histoire.
Hélas me voici arriyé. à la troisième colonne de ce journal et je n'ai même pas. encore commencé mon article. Il devait s'tappeler « le Snobisme et la Postérité », je né vais pas pouvoir lui laisser ce titre, puisque j'ai rempli toute la place qui m'avait été réservée sans vous dire encore un seul mot ni du Snobisme ni de la Postérité, deux personnes que vous pensiez sans doute ne devoir jamais être appelées à se rencontrer, pour le plus grand bonheur de la seconde, et au sujet desquelles je comptais vous soumettre quelques réflexions, inspirées par la lecture des Mémoires de Mme de Boigne. Ce sera pour la prochaine fois. Et si alors quelqu'un des fantômes qui s'interposent sans cesse entre ma pensée et son objet, comme il arrive dans les rêves, vient encore solliciter mon attention et la détourner de ce que j'ai à vous dire, je l'écarterai comme Ulysse écartait de l'épéeles ombres pressées autour de lui pour implorer une forme ou un tombeau.
Aujourd'hui je n'ai pas su résister à l'appel de ces visions que je voyais flotter, à mi-profondeur, dans la transparence de. ma pensée. Et j,'ai tenté sans succès ce que réussit si souvent le maître verrier quand il transportait et fixait ses songes, à la distance même où ils lui étaient apparus, entre deux eaux troublées de reflets sombres et roses; dans une matière translucide où- parfois un rayon changeant, venu du cœur, pouvait leur faire croire qu'ils continuaient à se jouer au sein d'une pensée vivante. Telles les Néréides que le sculpteur antique avait ravies à la mer mais qui pouvaient s'y croire plongées encore, quand elles nageaient entre les vagues de marbre du bas-relief qui la figurait. J'ai eu tort. Je ne recommencerai pas. Je vous parlerai la prochaine fois du snobisme et de la postérité, sans détours. Et si quelque idée de traverse, si quelque indiscrète fantaisie, voulant, se mêler de.ee qui ne la regarde point, menace encore de nous interrompre, je la supplierai aussitôt de nous laisser tranquilles « Nous. causons, ne nous coupez pas, mademoiselle !» »

Marcel Proust

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«La voix pure comme un petit morceau de glace»
Proust accorde aux sens, au senti, une importance considérable Tout son travail d'écrivain, pourrait-on dire, est là. Mille notations, d'un petit pan de mur jaune à une petite phrase musicale, d'un goût particulier à une odeur évocatrice, fourmillent dans chaque page. « L'ouïe, ce sens délicieux, nous apporte la compagnie de la rue, dont elle nous retrace toutes les lignes, dessine toutes les formes qui y passent, nous en montrant la couleur. » Le détail se fait essentiel (Dieu est dans le détail, disait Flaubert !). La voix, son « grain » y joue un rôle majeur. La voix révèle. Elle caractérise Charlus ou Gisèle (sa « voix rogom-meuse»!). Or la voix au téléphone prend une dimension nouvelle
Lointaine mais proche, connue mais redécouverte comme si, pour la première fois, le narrateur l'entendait grâce à l'écouteur — et c'est d'un contact physique qu'il s'agit — collé à l'oreille. Dès Jean Santeuil que Proust écrit vers 1896-1900 et qui ne sera publié que longtemps après sa mort, la voix au téléphone est évoquée dans un chapitre qui a pour titre «Jean à Begmeil, le téléphonage à sa mère». « Maintenant il voulait télégraphier, faire quelque chose qui le mette en communication immédiate avec sa mère. « Mais monsieur, nous avons le téléphona « On sonna On répond tout de suite. Il demande la communication avec un tapissier qui habite dans sa maison. « Auriez-vous la bonté de dire à Mme Santeuil de descendre au téléphone parler à son fils ? — Oui. » Mais voilà déjà bien un quart d'heure de cela, on ne sonne plus. Que se passe-t-il? «Monsieur, dit le maître d'hôtel, c'est qu'il n'y a qu'un fil d'ici Paris. Par mégarde on a accordé une autre communication. 11 peut y en avoir pour longtemps. » Alors il se représenta sa mère sonnant au téléphone, l'appelant, ne comprenant pas pourquoi Jean ne lui répond pas (car elle à dû descendre tout de suite, elle doit être déjà depuis déjà quelque temps au téléphone). S'il pouvait lui expliquer, lui dire : « Maman, prends patience. » Et quand la communication lui sera rendue, sa mère partie, lasse d'attendre, fatiguée, déçue surtout (elle avait dû courir si vite, si joyeuse, au téléphone, c'aurait dû être presque le même bonheur que si on lui avait dit : «Voici M. Jean revenu», sans qu'elle ait l'ennui qu'il ait quitté Begmeil). Il s'affole, languit de son attente, aiguise cruellement sa déception, et savoure l'amertume d'être retombé tout seul, sans elle; à deux cents lieues d'elle quand ils auraient pu être là, l'un à l'autre. D'autant plus que c'est fini, il ne pourra pas déranger deux fois le tapissier.Mais commotionnant, clair, voici le timbre qui sonne, semble courir ça et là. Vite, il met le tube à l'oreille. La voix forte et dure d'un garçon : «Est-ce M. Santeuil?» Sans doute on parle pour sa mère, pendant qu'on lui fait prendre le cornet, qu'elle se hâte toute troublée. Une autre voix forte et dure d'un autre garçon. Puis tout d'un coup — c'est comme si tout le monde s'étant allé de la chambre il tombait dans les bras de sa mère — vient là tout contre lui, si douce, si fragile, si délicate, si claire, si fondue, un petit morceau de glace brisé, la voix de sa mère« C'est toi, mon chéri ? »

C'est comme si elle lui parlait pour la première fois, comme s'il la retrouvait après la mort dans le paradis. Car pour la première fois, il entend la voix de sa mère.
Toujours il écoute ce qu'elle lui dit, mais sa voix il ne l'avait jamais remarquée, pas plus que sa voix à lui par exemple.
Alors, la recevant ainsi tout d'un coup, au moment où il la désire le plus et s'y attend le moins, où il est prêt à entendre encore la voix d'un garçon, il est stupéfait de l'abîme qu'il y a entre ces dures voix et ce tout petit morceau la de glace brisée où semblent couler par en dessous des pleurs, tous les chagrins soufferts depuis quelques années qui ne cessent de circuler dans cette voix, sanglots ou gémissements qu'elle n'a jamais laissé éclater pour ne pas faire de peine aux siens et qui sont cachés là tout près, comme les souvenirs des morts dans l'aspect coutumier de sa chambre, à un doigt d'elle, dans les tiroirs.

Mais surtout ce qui le frappe et le stupéfie après ces voix d'hommes, c'est de trouver, dans cette voix qui semble à cent lieues d'eux, d'y trouver cette chose qu'il lui semble n'avoir jamais vue au monde et trouver là pour la première fois : la douceur — la douceur, la petite essence divine dont il a souvent rêvé, en l'imaginant pas du tout comme elle était, suave, magnifique, et qu'il a là dans son oreille, tout près, comme les petits morceaux offerts d'un coeur brisé. Alors, comme on sent tout ce que Jean est pour sa mère. Depuis qu'il est grand, qu'il est presque quelqu'un comme son père, qu'il fait des études auxquelles elle ne participe pas, Mme Santeuil s'humilie presque devant son fils. Elle ne se compte pour rien près de lui. Dans ce petit morceau de voix brisée on sent toute sa vie pour lui donnée à ce moment comme à tous, la seule tendresse qui soit toute à lui, sans une parcelle retenue pour soi, la voix pure comme un petit morceau de glace où il n'y a pas de voix, pas de force, la voix et la force de l'orgueil, de l'égoïsme, des désirs, de l'intérêt, non rien que de la douceur, de la douceur surnaturelle qui était près de lui sans qu'il le sût, qui n'avait pas l'air extraordinaire, et qui ainsi surprise tout d'un coup entre ces autres voix s'entend comme à cent lieues d'elles, de la douceur qui se brise et fond si doucement à l'oreille, au cœur. Mais il est vite repris par la vie; que faut-il lui dire? Ils se parlent et il n'entend plus sa voix, comme en vivant avec elle il ne connaît pas sa personne. Elle est là. Tout en lui parlant des choses utiles, il se dit : « Maman, maman, tu es là, approche-toi, je veux t'embrasser, oh! Je ne t'embrasserai pas d'ici longtemps, maman, ma petite maman, maman ! » voit que sa mère se fatigue et ne comprend plus distinctement ce qu'elle lui dit... Il sonne. C'est fini. »

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Invisible mais présent

La voix de la mère, toujours écoutée, enfin entendue, apparaît ici — accentuée par l'artifice téléphonique — voix de l'au-delà, douce, tendra
C'est en des termes relativement semblables que le narrateur de la Recherche évoque la voix de sa grand-mère.

Extrait de La recherche du temps perdu
Un matin, Saint-Loup m'avoua qu'il avait écrit à ma grand-mère pour lui donner de mes nouvelles et lui suggérer l'idée, puisqu'un service téléphonique fonctionnait entre Doncières et Paris, de causer avec moi. Bref, le même jour, elle devait me faire appeler à l'appareil et il me conseilla d'être vers quatre heures moins un quart à la poste. Le téléphone n'était pas encore à cette époque d'un usage aussi courant qu'aujourd'hui. Et pourtant l'habitude met si peu de temps à dépouiller de leur mystère les forces sacrées avec lesquelles nous sommes en contact que, n'ayant pas eu ma communication immédiatement, la seule pensée que j'eus, ce fut que c'était bien long, bien incommode, et presque l'intention d'adresser une plainte : comme nous tous maintenant, je ne trouvais pas assez rapide à mon gré, dans ses brusques changements, l'admirable féerie à laquelle quelques instants suffisent pour qu'apparaisse près de nous, invisible mais présent, l'être à qui nous voulions parler et qui, restant à sa table, dans la ville qu'il habite (pour ma grand-mère c'était Paris), sous un ciel différent du nôtre, par un temps qui n'est pas forcément le même, au milieu de circonstances et de préoccupations que nous ignorons et que cet être va nous dire, se trouve tout à coup transporté à des centaines de lieues (lui et toute l'ambiance où il reste plongé) près de notre oreille, au moment où notre caprice l'a ordonné. Et nous sommes comme le personnage du conte à qui une magicienne sur le souhait qu'il en exprime, fait apparaître, dans une clarté, surnaturelle, sa grand-mère ou sa fiancée en train de feuilleter un livre, de verser des larmes, de cueillir des fleurs, tout près du spectateur et pourtant très loin, à l'endroit même où elle se trouve réellement. Nous n'avons, pour que ce miracle s'accomplisse, qu'à approcher nos lèvres de la planchette magique et à appeler – quelquefois un peu trop longtemps, je le veux bien – les Vierges Vigilantes dont nous entendons chaque jour la voix sans jamais connaître le visage, et qui sont nos Anges gardiens dans les ténèbres vertigineuses dont elles surveillent jalousement les portes ; les Toutes-Puissantes par qui les absents surgissent à notre côté, sans qu'il soit permis de les apercevoir ; les Danaïdes de l'invisible qui sans cesse vident, remplissent, se transmettent les urnes des sons ; les ironiques Furies qui, au moment que nous murmurions une confidence à une amie, avec l'espoir que personne ne nous entendait, nous crient cruellement : « J'écoute » ; les servantes toujours irritées du Mystère, les ombrageuses prêtresses de l'Invisible, les Demoiselles du téléphone !
Et aussitôt que notre appel a retenti, dans la nuit pleine d'apparitions sur laquelle nos oreilles s'ouvrent seules, un bruit léger – un bruit abstrait – celui de la distance supprimée – et la voix de l'être cher s'adresse à nous.
C'est lui, c'est sa voix qui nous parle, qui est là. Mais comme elle est loin ! Que de fois je n'ai pu l'écouter sans angoisse, comme si devant cette impossibilité de voir, avant de longues heures de voyage, celle dont la voix était si près de mon oreille, je sentais mieux ce qu'il y a de décevant dans l'apparence du rapprochement le plus doux, et à quelle distance nous pouvons être des personnes aimées au moment où il semble que nous n'aurions qu'à étendre la main pour les retenir. Présence réelle que cette voix si proche – dans la séparation effective ! Mais anticipation aussi d'une séparation éternelle ! Bien souvent, écoutant de la sorte, sans voir celle qui me parlait de si loin, il m'a semblé que cette voix clamait des profondeurs d'où l'on ne remonte pas, et j'ai connu l'anxiété qui allait m'étreindre un jour, quand une voix reviendrait ainsi (seule, et ne tenant plus à un corps que je ne devais jamais revoir) murmurer à mon oreille des paroles que j'aurais voulu embrasser au passage sur des lèvres à jamais en poussière.
Ce jour-là, hélas, à Doncières, le miracle n'eut pas lieu. Quand j'arrivai au bureau de porte, ma grand-mère m'avait déjà demandé ; j'entrai dans la cabine, la ligne était prise, quelqu'un causait qui ne savait pas sans doute qu'il n'y avait personne pour lui répondre car, quand j'amenai à moi le récepteur, ce morceau de bois se mit à parler comme Polichinelle ; je le fis taire, ainsi qu'au guignol, en le remettant à sa place, mais, comme Polichinelle, dès que je le ramenais près de moi, il recommençait son bavardage. Je finis en désespoir de cause, en raccrochant définitivement le récepteur, par étouffer les convulsions de ce tronçon sonore qui jacassa jusqu'à la dernière seconde et j'allai chercher l'employé qui me dit d'attendre un instant ; puis je parlai et après quelques instants de silence, tout d'un coup j'entendis cette voix que je croyais à tort connaître si bien, car jusque-là, chaque fois que ma grand-mère avait causé avec moi, ce qu'elle me disait, je l'avais toujours suivi sur la partition ouverte de son visage où les yeux tenaient beaucoup de place, mais sa voix elle-même, je l'écoutais aujourd'hui pour la première fois. Et parce que cette voix m'apparaissait changée dans ses proportions dès l'instant qu'elle était un tout, et m'arrivait ainsi seule et sans l'accompagnement des traits de la figure, je découvris combien cette voix était douce ; peut-être d'ailleurs ne l'avait-elle jamais été à ce point, car ma grand-mère, me sentant loin et malheureux, croyait pouvoir s'abandonner à l'effusion d'une tendresse que, par « principes » d'éducatrice, elle contenait et cachait d'habitude. Elle était douce, mais aussi comme elle était triste, d'abord à cause de sa douceur même, presque décantée, plus que peu de voix humaines ont jamais dû l'être, de toute dureté, de tout élément de résistance aux autres, de tout égoïsme ; fragile à force de délicatesse, elle semblait à tout moment prête à se briser, à expirer en un pur flot de larmes, puis l'ayant seule près de moi, vue sans le masque du visage, j'y remarquais, pour la première fois, les chagrins qui l'avaient fêlée au cours de la vie.
Était-ce d'ailleurs uniquement la voix qui, parce qu'elle était seule, me donnait cette impression nouvelle qui me déchirait ? Non pas ; mais plutôt que cet isolement de la voix était comme un symbole, une évocation, un effet direct d'un autre isolement, celui de ma grand-mère, pour la première fois séparée de moi. Les commandements ou défenses qu'elle m'adressait à tout moment dans l'ordinaire de la vie, l'ennui de l'obéissance ou la fièvre de la rébellion qui neutralisaient la tendresse que j'avais pour elle, étaient supprimés en ce moment et même pouvaient l'être pour l'avenir (puisque ma grand-mère n'exigeait plus de m'avoir près d'elle sous sa loi, était en train de me dire son espoir que je resterais tout à fait à Doncières, ou en tout cas que j'y prolongerais mon séjour le plus longtemps possible, ma santé et mon travail pouvant s'en bien trouver) ; aussi, ce que j'avais sous cette petite cloche approchée de mon oreille, c'était, débarrassée des pressions opposées qui chaque jour lui avaient fait contrepoids, et dès lors irrésistible, me soulevant tout entier, notre mutuelle tendresse. Ma grand-mère, en me disant de rester, me donna un besoin anxieux et fou de revenir. Cette liberté qu'elle me laissait désormais, et à laquelle je n'avais jamais entrevu qu'elle pût consentir, me parut tout d'un coup aussi triste que pourrait être ma liberté après sa mort (quand je l'aimerais encore et qu'elle aurait à jamais renoncé à moi). Je criais : « Grand-mère, grand-mère », et j'aurais voulu l'embrasser ; mais je n'avais près de moi que cette voix, fantôme aussi impalpable que celui qui reviendrait peut-être me visiter quand ma grand-mère serait morte. « Parle-moi » ; mais alors il arriva que, me laissant plus seul encore, je cessai tout d'un coup de percevoir cette voix. Ma grand-mère ne m'entendait plus, elle n'était plus en communication avec moi, nous avions cessé d'être en face l'un de l'autre, d'être l'un pour l'autre audibles, je continuais à l'interpeller en tâtonnant dans la nuit, sentant que des appels d'elle aussi devaient s'égarer. Je palpitais de la même angoisse que, bien loin dans le passé, j'avais éprouvée autrefois, un jour que petit enfant, dans une foule, je l'avais perdue, angoisse moins de ne pas la retrouver que de sentir qu'elle me cherchait, de sentir qu'elle se disait que je la cherchais ; angoisse assez semblable à celle que j'éprouverais le jour où on parle à ceux qui ne peuvent plus répondre et de qui on voudrait au moins tant faire entendre tout ce qu'on ne leur a pas dit, et l'assurance qu'on ne souffre pas. Il me semblait que c'était déjà une ombre chérie que je venais de laisser se perdre parmi les ombres, et seul devant l'appareil, je continuais à répéter en vain : « Grand-mère, grand-mère », comme Orphée, resté seul, répète le nom de la morte. Je me décidai à quitter la porte, à aller retrouver Robert à son restaurant pour lui dire que, allant peut-être recevoir une dépêche qui m'obligerait à revenir, je voudrais savoir à tout hasard l'horaire des trains. Et pourtant, avant de prendre cette résolution, j'aurais voulu une dernière fois invoquer les Filles de la Nuit, les Messagères de la parole, les divinités sans visage ; mais les capricieuses Gardiennes n'avaient plus voulu ouvrir les Portes merveilleuses, ou sans doute elles ne le purent pas ; elles eurent beau invoquer inlassablement, selon leur coutume, le vénérable inventeur de l'imprimerie et le jeune prince amateur de peinture impressionniste et chauffeur (lequel était neveu du capitaine de Borodino), Gutenberg et Wagram laissèrent leurs supplications sans réponse et je partis, sentant que l'Invisible sollicité resterait sourd.
En arrivant auprès de Robert et de ses amis, je ne leur avouai pas que mon coeur n'était plus avec eux, que mon départ était déjà irrévocablement décidé. Saint-Loup parut me croire, mais j'ai su depuis qu'il avait, dès la première minute, compris que mon incertitude était simulée, et que le lendemain il ne me retrouverait pas. Tandis que, laissant les plats refroidir auprès d'eux, ses amis cherchaient avec lui dans l'indicateur le train que je pourrais prendre pour rentrer à Paris, et qu'on entendait dans la nuit étoilée et froide les sifflements des locomotives, je n'éprouvais certes plus la même paix que m'avaient donnée ici tant de soirs l'amitié des uns, le passage lointain des autres. Ils ne manquaient pas pourtant, ce soir, sous une autre forme à ce même office. Mon départ m'accabla moins quand je ne fus plus obligé d'y penser seul, quand je sentis employer à ce qui s'effectuait l'activité plus normale et plus saine de mes énergiques amis, les camarades de Robert, et de ces autres êtres forts, les trains, dont l'allée et venue, matin et soir, de Doncières à Paris, émiettait rétrospectivement ce qu'avait de trop compact et insoutenable mon long isolement d'avec ma grand-mère, en des possibilités quotidiennes de retour.
« Je ne doute pas de la vérité de tes paroles et que tu ne comptes pas partir encore, me dit en riant Saint-Loup, mais fais comme si tu partais et viens me dire adieu demain matin de bonne heure, sans cela je cours le risque de ne pas te revoir ; je déjeune justement en ville, le capitaine m'a donné l'autorisation ; il faut que je sois rentré à deux heures au quartier car on va en marche toute la journée. Sans doute, le seigneur chez qui je déjeune à trois kilomètres d'ici me ramènera à temps pour être au quartier à deux heures. »
À peine disait-il ces mots qu'on vint me chercher de mon hôtel, on m'avait demandé de la poste au téléphone. J'y courus car elle allait fermer. Le mot « interurbain » revenait sans cesse dans les réponses que me donnaient les employés. J'étais au comble de l'anxiété, car c'était ma grand-mère qui me demandait. Le bureau allait fermer. Enfin j'eus la communication. « C'est toi, grand-mère ? » Une voix de femme avec un fort accent anglais me répondit : « Oui, mais je ne reconnais pas votre voix. » Je ne reconnaissais pas davantage la voix qui me parlait, puis ma grand-mère ne me disait pas « vous ». Enfin, tout s'expliqua. Le jeune homme que sa grand-mère avait fait demander au téléphone portait un nom presque identique au mien et habitait une annexe de l'hôtel. M'interpellant le jour même où j'avais voulu téléphoner à ma grand-mère, je n'avais pas douté un seul instant que ce fût elle qui me demandât. Or c'était par une simple coïncidence que la poste et l'hôtel venaient de faire une double erreur.

...

Au téléphone la grand-mère est une voix. La voix vraie (la grand-mère vraie), sa musique est lue sans partition, sans le masque du visage nous dit Proust. Or cette voix présente est la voix de l'absente. Ici l'éphémère communication téléphonique est preuve et épreuve de la séparation.

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« Cent fois plus rapide que le tonnerre »

Et la voix d'Andrée entendue au cours d'une banale conversation téléphonique un sourire d'autant plus vrai qu'il sait n'être pas vu... » (dont Proust en quelques mots évoque les rites naissants) suscite chez l'auteur l'image d'une polyphonie téléphonique : « ... Pardonnez-moi, dis-je à Andrée, j'ai été dérangé. C'est absolument sûr qu'elle doit aller demain chez les Verdurin ?
— Absolument, mais je peux lui dire que cela vous ennuie.
— Non, au contraire ; ce qui est possible, c'est que je vienne avec vous.
— Ah !» fit Andrée d'une voix ennuyée et comme effrayée de mon audace, qui ne fit du reste que s'en affermir. « Alors, je vous quitte et pardon de vous avoir dérangée pour rien.
— Mais non », dit Andrée et (comme maintenant l'usage du téléphone était devenu courant, autour de lui s'était développé l'enjolivement de phrases spéciales, comme jadis autour des « thés ») elle ajouta : « Cela m'a fait grand plaisir d'entendre votre voix ».
J'aurais pu en dire autant, et plus véridiquement qu'Andrée, car je venais d'être infiniment sensible à sa voix, n'ayant jamais remarqué jusque-là qu'elle était si différente des autres.
Alors, je me rappelai d'autres voix encore, des voix de femmes surtout, les unes ralenties par la précision d'une question et l'attention de l'esprit, d'autres essoufflées, même interrompues, par le flot lyrique de ce qu'elles racontent ; je me rappelai une à une la voix de chacune des jeunes filles que j'avais connues à Balbec, puis de Gilberte, puis de ma grand-mère, puis de Mme de Guermantes ; je les trouvai toutes dissemblables, moulées sur un langage particulier à chacune, jouant toutes sur un instrument différent, et je me dis quel maigre concert doivent donner au Paradis les trois ou quatre anges musiciens des vieux peintres, quand je voyais s'élever vers Dieu, par dizaines, par centaines, par milliers, l'harmonieuse et multisonore salutation de toutes les Voix. Je ne quittai pas le téléphone sans remercier en quelques mots propitiatoires Celle qui règne sur la vitesse des sons, d'avoir bien voulu user en faveur de mes humbles paroles d'un pouvoir qui les rendait cent fois plus rapides que le tonnerre. Mais mes actions de grâce restèrent sans autre réponse que d'être coupées. » Mais le téléphone est aussi attente, attente de la communication bien sûr mais attente surtout de l'appel. La délivrance tient ici à un simple signal, le bruit de la sonnerie : « Enfin Françoise alla se coucher ; je la renvoyai avec une rude douceur, pour que le bruit qu'elle ferait en s'en allant ne couvrît pas celui du téléphone. Et je recommençai à écouter, à souffrir ; quand nous attendons, de l'oreille qui recueille les bruits à l'esprit qui les dépouille et les analyse, et de l'esprit au cœur à qui il transmet ses résultats, le double trajet est si rapide que nous ne pouvons même pas percevoir sa durée, et qu'il semble que nous écoutions directement avec notre coeur. J'étais torturé par l'incessante reprise du désir toujours plus anxieux, et jamais accompli, d'un bruit d'appel; arrivé au point culminant d'une ascension tourmentée dans les spirales de mon angoisse solitaire, du fond du Paris populeux et nocturne approché soudain de moi, à côté de ma bibliothèque, j'entendis tout à coup, mécanique et sublime, comme dans Tristan l'écharpe agitée ou le chalumeau du pâtre, le bruit de toupie du téléphone.Je m'élançai, c'était Albertine. Je ne vous dérange pas en vous téléphonant à une pareille heure!
— Mais non... , dis-je en comprimant ma joie, car ce qu'elle disait de l'heure indue était sans doute pour s'excuser de venir dans un moment si tard, non parce qu'elle n'allait pas venir.
«Est-ce que vous venez ? demandai-je d'un ton différent.
— Mais... non, si vous n'avez pas absolument besoin de moi.
Une partie de moi à laquelle l'autre voulait se rejoindre était en Albertine. Il fallait qu'elle vînt, mais je ne le lui dis pas d'abord ; comme nous étions en communication, je me dis que je pourrais toujours l'obliger, à la dernière seconde, soit à venir chez moi, soit à me laisser courir chez elle. « Oui, je suis près de chez moi, dit-elle, et infiniment loin de chez vous ; je n'avais pas bien lu votre mot. Je viens de le retrouver et j'ai eu très peur que vous ne m'attendiez. » Je sentais qu'elle mentait, et c'était maintenant, dans ma fureur, plus encore par besoin de la déranger que de la voir que je voulais l'obliger à venir. Mais je tenais d'abord à refuser ce que je tâcherais d'obtenir dans quelques instants. Mais où était elle? A ses paroles se mêlaient d'autres sons : la trompe d'un cycliste, la voix d'une femme qui chantait, une fanfare lointaine retentissaient aussi distinctement que la voix chère, comme pour me montrer que c'était bien Albertine dans son milieu actuel qui était près de moi en ce moment, comme une motte de terre avec laquelle on a emporté toutes les graminées qui l'entourent. Les mêmes bruits que j'entendais frappaient aussi son oreille et mettaient une entrave à son attention : détails de vérité, étrangers au sujet, inutiles en eux-mêmes, d'autant plus nécessaires à nous révéler l'évidence du miracle ; traits sobres et charmants, descriptifs de quelque rue parisienne, traits perçants aussi et cruels d'une soirée inconnue qui, au sortir de Phèdre, avaient empêché Albertine de venir chez moi, » Si l'appel, sa sonnerie retentit comme dans un opéra, est sauveur, la conversation -Albertine appelle d'un lieu inconnu que seuls quelques bruits laissent deviner -aiguise la curiosité, la jalousie. Ici, aussi, la présence de la voix ne peut vaincre la distance, elle l'amplifie et la rend plus douloureuse mais révèle » l'évidence du miracle ».
Le monde de Proust est, pour reprendre l'expression de Gilles Deleuse , un monde de signes, signes à déchiffrer. Les conversations téléphoniques, les voix, le bruit de la sonnerie ou l'attitude de Françoise sont de ces signes qui disent le vacillement d'un monde.
Non seulement le téléphone est porteur et transmetteur de signes (signes du temps, de son passage : sons immédiats, fragiles, paroles aussitôt dites, évaporées...) mais il est en lui même un signe. Signe de distinction sociale chez Mad? mr Verdurin chez qui pendant la guerre on vient téléphoner :
«Après le dîner on montait dans les salons de la Patronne, puis les téléphonages commençaient.
Mais beaucoup de grands hôtels étaient à cette époque peuplés d'espions qui notaient les nouvelles téléphonées par Bontemps avec une indiscrétion que corrigeait seulement, par bonheur, le manque de sûreté de ses informations, toujours démenties par l'événement. » .
Signe de la ville « effrayante » également chez Françoise, signe de la nouveauté chez Madame Cottard...
Or le téléphone, comme l'apparition de l'éclairage électrique, comme l'aéroplane ou l'automobile que Proust à plusieurs reprises évoqué, est le signe de la modernité, Il fait partie de ces innovations technologiques qui marquent la naissance du vingtième siècle, créatrices d'un monde nouveau partant, de fictions nouvelles...

L'attente... du téléphonage d'Albertine.

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L’influence du séjour de Marcel Proust à Fontainebleau sur son œuvre de Frédéric Viey

Le Musée de la Diaspora à Tel-Aviv considère Marcel Proust comme étant un des personnages juifs les plus éminents. Marcel Proust milita dans les rangs des Dreyfusards même s’il ne ressentait aucun sentiment juif. Tout comme pour ses ancêtres Weil,l’assimilation fit un travail redoutable.

Par le jeu des mariages, Marcel Proust fut un des cousins d’Henri Bergson. Emmanuel Berl, cousin d’Henri Franck, relata ses impressions passées sur les réceptions et les bals de sa jeunesse lorsque la famille Weil et lui-même vivaient dans cette bourgeoisie riche, très assimilée, de vieille souche française, à demi-déjudaïsée et souvent encore traditionnelle.
Nathé Weil, grand-père de Marcel, se fit incinérer et ensevelir dans le carré juif du cimetière du Père Lachaise. Ce cimetière où le visiteur peut encore découvrir la tombe de Baruch Weil et de ses descendants. Le petit Marcel Proust déposait par tradition un petit caillou blanc quand il venait s’y recueillir avec son oncle Louis.

Marcel Proust et Fontainebleau :
« Aujourd’hui par ce jour d’automne, je voudrais toute une forêt : ces arbres jaunis que je désire, que je sens, je voudrais me promener sous eux, et que les choses viennent assouvir la faim de mon esprit. Mais je voudrais voir; c’est Fontainebleau ». (Tiré de Jean Santeuil de Marcel Proust).
Marcel Proust séjourna à Fontainebleau même si cette ville ne semblait pas lui plaire. M. Pierre Doignon, historien bellifontain, écrivit un article sous le titre de « Un séjour de Marcel Proust à Fontainebleau ou la villégiature sous la pluie » :
« La récente publication des lettres inédites de Marcel Proust à sa mère réunies par Philippe Koll fournit des renseignements détaillés sur un épisode jusqu’ici méconnu de la vie littéraire à Fontainebleau. Le séjour que le romancier effectuera en notre ville en 1896, et qui eut une certaine influence sur sa carrière. »
Marcel Proust arriva à Fontainebleau le 19 octobre 1896 et s’installa à l’Hôtel de France et d’Angleterre. Il avait vingt-trois ans. Le motif de ce séjour, si l’on en croit ses lettres, semble être sa santé déficiente. L’air de Fontainebleau lui ayant été recommandé par la Faculté. On dit aussi qu’il serait venu rédiger dans la tranquillité son roman Jean Santeuil.
Proust écrivait souvent à sa mère. A sa lettre du 20 octobre, elle répondit : « Mme Brouardel dit que Fontainebleau est très humide. De Flers aurait voulu pouvoir décider sa grand-mère de venir à Fontainebleau. »
Le 21, il adressa une nouvelle lettre à sa mère : « La ville n’a aucun caractère. La simple lisière des bois que j’ai vue est toute verte, Léon Daudet voudrait que nous allions à Marlotte. »
Marcel Proust entretint des rapports d’une grande complexité avec sa mère, Jeanne Weil. La maladie de son fils l’inquiétant, elle s’acharna à calmer ses états d’anxiété par un excès de protection. Elle commit l’erreur d’attribuer cette anxiété à une sentimentalité excessive et à une tendresse trop vive. Marcel Proust écrivit de Fontainebleau : « Après un après-midi atroce passé dans la chambre de l’hôtel à Fontainebleau ». Il re-transposa cette angoisse à « Beig Meil » dans Jean Santeuil.

Le séjour de Marcel Proust à Fontainebleau fut complètement gâché par un déluge de pluie et des crises d’asthme. Marcel Proust inséra dans ses romans malgré tout quelques souvenirs vécus à Fontainebleau :
– Dans A la Recherche du Temps Perdu : l’écrivain fait allusion au Golf de Fontainebleau et à son « élégance ».
– André Maurois dans sa préface de la réédition de Jean Santeuil en 1952 précisait : « Jean Santeuil est un jeune homme que Proust a beaucoup fréquenté. Pendant huit ans de 1896 à 1904, il l’a promené un peu partout : Château de Reveillon, où ils séjournent chez Madeleine Lemaire, à Fontainebleau où ils passent quelques jours en compagnie de Léon Daudet, du Grand Hôtel d’Evian au Grand Hôtel de Trouville. »
– La présence de Robert Montesquiou à Bourron-Marlotte influença fortement Marcel Proust dans ses romans.
– Les Greffulhe recevaient souvent dans leur château de Thomery et pourtant Marcel ne parle pas de ce village alors qu’il fréquentait leurs salons.
Marcel Proust confia à sa mère : « qu’il n’avait pas très envie de fréquenter les Halphen au quintal, les Oulif, les Bidermann, etc, et d’autres relations sémites du Lac Léman et qu’il leur préférait le charme des Brancoven et des Noailles, de tout le groupe d’Amphion, et qu’il lui recommandait de ne pas en dire un mot à Robert (son frère) de peur d’être taxé de snobisme ».
Les personnages des romans de Proust s’inspiraient pourtant de ses amis juifs : Swann fut sans aucun doute Charles Haas, fils d’un agent de change, « choyé dans les salons fermés, pour sa grâce, son goût et son érudition », membre du jockey club, ami du Prince de Galles et du Comte de Paris, qui portait comme Swann une brosse rousse à la Bressant. Haas veut dire « lièvre » en allemand et Swann « cygne », quelle élégante transformation de nom. Pour doter Swann d’une solide érudition, ses traits s’inspiraient de Charles Ephrussi, fondateur de la Gazette des Beaux-Arts. Ainsi retrouve-t-on dans le monde de Proust tous ceux qui fréquentaient les différents salons parisiens dont celui de Geneviève Straus, née Halévy.
Il fut un rôle où Marcel Proust ne composa pas, ce fut celui de Dreyfusard, il écrivit à ce propos : « Les juifs français dans la crise de l’Affaire furent précipités du haut en bas de l’échelle sociale ».
C’était vrai, « l’Affaire » changea toute l’optique mondaine de l’auteur de A la Recherche du Temps Perdu. Sans cet événement, son œuvre n’aurait pas eu la même coupe sociale, ni la même lumière et encore moins la même finalité. Il est incroyable de constater que Marcel Proust, qui fut si prolixe en matière épistolaire à l’égard de sa mère, ne laissa aucune lettre sur cette période aiguë. Robert et Marcel Proust furent d’ardents militants dreyfusards de la première heure alors que leur père, le Docteur Adrien Proust, croyait en la culpabilité du Capitaine Dreyfus et se rangea auprès de ses amis du gouvernement.
Les rapports de Marcel Proust avec le judaïsme ne furent pas simples du tout. Est-ce la résultante de ses amours maudits ? Dans un passage du quatrième volet A la Recherche du Temps Perdu, intitulé « Sodome et Gomorrhe », Marcel Proust compara les homosexuels aux Juifs. De quel mal souffrait-t-il le plus ? Peut-être de celui de n’avoir pas pu se confier à sa mère sur ce point. Si Marcel Proust fut durant de longues années un intime de Reynaldo Hahn, il ne s’empêcha pas d’avoir des conquêtes platoniques féminines, d’ailleurs la comédienne Louisa de Mornand disait, à propos de ses amours avec Marcel Proust : « Ce fut entre nous une amitié amoureuse, où il n’y avait rien d’un flirt banal, ni une liaison exclusive, mais de la part de Proust, une vive passion nuancée d’affection et de désir, et de la mienne, un attachement qui n’était plus que de la camaraderie et qui touchait vraiment mon cœur ».

Aurait-il pu prolonger sa vie dans le rôle de Swann ?

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Proust et l’article du Figaro
Par Émilie Turmel — La presse et l’invention littéraire

Dans son ouvrage De la Démocratie en Amérique, Tocqueville écrit « [qu’il] n’y a qu’un journal qui puisse venir déposer au même moment dans mille esprits la même pensée (1) ». La presse écrite est certes un instrument de communication efficace, voire une arme littéraire performante, qui a gagné en popularité et en puissance grâce au développement des technologies de l’imprimerie et du transport ferroviaire ; que l’information soit diffusée plus largement et plus rapidement depuis l’avènement de la feuille de chou, il faut donc bien le reconnaître. Mais cette forme de démocratisation des idées n’est pas garante d’une meilleure compréhension de ces idées. C’est le terme « même », dans l’énoncé de Tocqueville, qui choque la phénoménologue en moi… et en Marcel Proust. Ce dernier raconte, dans son roman À la recherche du temps perdu (2), un épisode où le héros-narrateur prend conscience que l’article qu’il avait soumis au journal Le Figaro a enfin été publié (3). Cet événement, également narré dans Contre Sainte-Beuve4, est l’occasion d’un certain nombre de réflexions sur la réception d’un texte.

Prenons ce dernier texte et proustifions.

D’abord, Contre Sainte-Beuve n’existe pas. En 1908, Proust fait part de ses intentions d’écrire un article contre la méthode de Charles-Augustin Sainte-Beuve, critique littéraire du xixe siècle réputé pour la justesse de ses jugements et le caractère innovateur de son approche critique. Or, Proust n’est pas d’accord avec le positivisme beuvien ; il est impossible, selon lui, de comprendre la genèse et la nature d’une œuvre d’art par le seul biais de la biographie de son auteur. C’est à l’été 1909 qu’il écrit la majorité de ce texte qui prendra d’abord la forme d’un essai, puis celle d’une conversation fictive avec sa mère. Il abandonne finalement le projet pour se consacrer entièrement à sa vocation de romancier.

En 1954, Bernard de Fallois récupère les manuscrits qui témoignent du projet d’article de Proust. Il les transcrit, les met en ordre et les publie sous le titre de Contre Sainte-Beuve. Cette publication peut d’ailleurs être considérée comme la seconde rentrée littéraire de Proust, tant les réactions qu’elle produisit furent importantes dans le milieu proustien, voire dans le milieu littéraire en général.

Le portrait que Proust brosse du (pauvre, pauvre !) Sainte-Beuve peut paraître simpliste. C’est que Proust ne passe que très peu de temps à l’élaborer ; « [la] méthode de Sainte-Beuve n’est peut-être pas au premier abord un objet si important (5) », explique-t-il dans sa préface. Cette dernière n’est en fait qu’un prétexte à l’élaboration des thèses esthétiques que Proust souhaite mettre de l’avant. Malheureusement, la postérité ne retient du célèbre critique que cette image quelque peu caricaturale et fort sévère. Il faut cependant noter qu’ici tourne déjà le manège proustien, à savoir que Proust admet d’entrée de jeu – du moins, on le comprend implicitement – que le Sainte-Beuve qu’il présente n’est pas la personne réelle, telle qu’elle a véritablement existé par et pour elle-même, mais plutôt l’impression qu’il a gardée de cet être en tant que phénomène perçu via différentes sources6. Il y a un Sainte-Beuve de Proust comme il y a un Nerval, un Baudelaire ou encore un Balzac de Sainte-Beuve. Et le Sainte-Beuve que le lecteur aborde, dès les premières pages de l’essai, n’appartient pas plus à la première figure, celle qui s’ancre absolument dans la réalité, qu’à la seconde, issue de l’imagination de Proust ; elle est encore une troisième figure, à la croisée de tous ces chemins.

Si la méthode beuvienne occupe les pages centrales du document qui nous intéresse, il ne s’agit cependant pas du sujet qui nous occupera dans les prochains paragraphes. Le chapitre qui retient notre attention, le cinquième de seize, s’intitule plutôt « L’article dans “Le Figaro” (7) ». Dans cette section, Proust apprend que l’article qu’il avait soumis au Figaro a enfin été publié ; sa signature se trouve au bas de cinq colonnes parues en première page du journal. Sa mère, sachant que quelque chose de « prodigieux (8) » se produira lorsque son fils se lira, laisse celui-ci seul dans sa chambre avec une copie qu’elle lui a apportée. La négligence inhabituelle avec laquelle elle lui donne le journal, tentant par le fait même de ne pas gâcher la surprise, fournit tout de suite l’indice nécessaire à Proust pour appréhender l’événement exceptionnel qui est sur le point de se produire. Comme quoi les signes extérieurs que nous émettons involontairement trahissent parfois nos intentions à notre insu, tandis que d’autres fois, ceux que nous manifestons volontairement ne traduisent pas le message que nous souhaiterions transmettre à notre interlocuteur. Par ce petit épisode anodin, Proust préfigure déjà le thème de ses réflexions sur la réception d’un texte.

Connaissez-vous l’auteur du premier article paru dans la revue que vous avez entre les mains au moment même où vous lisez cette ligne ? En avez-vous seulement remarqué le titre ? Peut-être sauterez-vous tout bêtement ce texte-ci. Et donc, vous ne vous poserez jamais ces questions… ou, du moins, vous ne saurez jamais que je vous les ai posées.

Ce sont ces questions empreintes d’une angoisse jalouse que Proust se pose en tentant de se placer, devant ses propres colonnes, dans une posture de « lecteur ». Il joue le jeu d’une approche naïve, tant au niveau de la facture visuelle que du contenu de son article. « [Cette] feuille qui est à la fois une et dix mille par une multiplication mystérieuse, tout en la laissant identique et sans l’enlever à personne (9) » – Tocqueville fois dix, donc –, entre dans les maisons de lecteurs potentiels, tombe sous les yeux d’hommes et de femmes à peine éveillés, d’esprits plus ou moins cultivés, instruits, intelligents.

À la première relecture, Proust se lance des fleurs. « Réellement, il me paraît impossible que les dix mille personnes qui lisent en ce moment l’article ne ressentent pas pour moi l’admiration que j’éprouve pour moi-même (10) », écrit-il. Non mais quel génie ! D’abord auteur, ensuite lecteur, il a recouvert d’une seconde couche sémiotique les colonnes qu’il avait rédigées. C’est donc un superbe palimpseste qui s’offre à son regard. On s’arrête alors de lire Proust et on lui reproche de ne pas avoir appliqué sa méthode ; n’avait-il pas d’abord voulu lire son article avec cette « indifférence de lecteur non averti11 » ? Plutôt raté comme tentative d’intropathie.

Or, comme s’il nous entendait le réprimander, Proust se ressaisit et, une page plus loin, dans une constatation fort lucide, dit : « Ces images que je vois sous mes mots, je les vois parce que j’ai voulu les y mettre ; elles n’y sont pas (12). » C’est la révélation valéryenne. Envoyé, corrigé, dactylographié, imprimé, multiplié, distribué, digéré, interprété, ressassé, morcelé, démembré, ignoré ; son article ne lui appartient plus. Les mots qui s’y trouvent sont des vases, des vases qu’il avait remplis de toute son individualité d’auteur et qui seront remplis (ou laissés vides) par dix mille lecteurs, dix mille individus dont pas un n’a la même personnalité. Le remplissage que ces derniers effectueront dépendra de leurs ressources, de leur tempérament, de leurs connaissances, de leur sensibilité, de leur jugement, de leur expérience, bref, de la somme de ces choses qui participent à la construction de leur être, de la plus humble architecture spirituelle à la majestueuse cathédrale psychologique.

Avec cette nouvelle perspective phénoménologique, Proust donne à repenser le pouvoir du journal et des mots qui y sont amalgamés à même les chroniques, les éditoriaux et les articles de la presse quotidienne. Pour comprendre ce que cette théorie de la réception a de phénoménologique, il faut retourner aux influences philosophiques de Proust et plus particulièrement à Henri Bergson. Pour ne donner que le Bergson de Turmel, si peu étoffé soit-il, il faut savoir que ce philosophe, sans être entièrement engagé dans la veine phénoménologique (encore piqué de certains tics d’un psychologisme que contestera ultérieurement Merleau-Ponty), place l’intuition au premier rang. Pour lui, ce n’est que par une visée intuitive que nous est rendue accessible l’Essence des choses. En d’autres termes, nous ne saisissons jamais la Vérité qui gît au creux du principe même des êtres, constamment en mouvement, mais nous en éprouvons l’impression fugitive. Proust phénoménologue, Proust intuitif, Proust impressionniste : équivalences qui indiquent que le référent est pour l’écrivain quelque chose d’impénétrable. L’impossibilité de connaître les choses en soi, il faut donc l’admettre de concert avec l’épistémologie kantienne, embryon de la phénoménologie – et Proust a lu La Critique de la raison pure, du moins il est au fait des théories qui y sont développées. Or, si l’Objet subit ce déplacement, de la réalité à l’esprit humain, qu’advient-il de l’objectivité ? Si la seule donnée dont nous sommes absolument certains est notre propre vécu de conscience, doit-on en conclure que tout jugement n’est que pur subjectivisme ? Comment reconquérir le consensus universel ? Vient alors La Critique de la faculté de juger, étayant l’esthétique kantienne, où germe déjà timidement la base de l’intersubjectivité telle que décrite par Husserl dans sa cinquième Méditation cartésienne.

Mais tout cet académisme commence à peser à Proust et il nous somme de revenir prestement à son article. C’est alors que nous comprenons la volonté d’assentiment qui se cache non seulement derrière le langage et la littérature, mais aussi et d’autant plus derrière la presse. Puissants moteurs d’imagination, les mots sont – au même titre que les courageux petits camelots – les Hermès de la pensée. Ils peuvent livrer le message des dieux sur terre, mais ne sont qu’un moyen d’exprimer l’Essence, la Vérité, l’Idée. Le travail d’interprétation, le déchiffrage des signes, la traduction de ces hiéroglyphes est donc précisément une besogne à la fois dionysiaque et titanesque, c’est-à-dire une tâche qui incombe à l’homme parce qu’il est pris dans cette dualité naturelle, entre son corps et son esprit, entre ses sensations et ses réflexions ; il est cette moitié d’hermaphrodite aristophanesque pour qui le journal est une tour de Babel.

Dans cette volonté de communion des esprits, de partage des connaissances, de compréhension universelle se cache donc une vérité humaine universelle : ego cogito. Je pense, j’ai une conscience, une conscience personnelle, individuelle, qui n’appartient qu’à moi et à l’intérieur de laquelle personne ne peut entrer sauf moi. Or, cette limitation est le signe de mon imperfection et la communication est le seul moyen de surmonter cette tare. Si seulement nos pensées s’expliquaient d’elles-mêmes, si seulement elles étaient d’une limpidité telle qu’il n’y aurait jamais de malentendus, si seulement nous pouvions sortir de nous-mêmes ! Quel fantasme proustien le journal accomplit-il donc lorsque le précieux article paraît dans Le Figaro. Proust s’empresse d’ailleurs de s’en procurer d’autres exemplaires – pour les donner à ses amis bien entendu ! – qui lui permettent de « toucher du doigt l’incarnation de [sa] pensée en ces milliers de feuilles humides (13) ». Mais même devant ces copies toutes fraîches, il a du mal à se mettre dans la peau d’un nouveau lecteur. Il se dit alors qu’il devra demander l’opinion de ses amis et de ses connaissances qui auront lu son texte. Il souhaite commencer son sondage avec sa mère. Mais y a-t-il d’avis plus partial que celui d’une maman chérie ?

J’en profite pour remercier ma mère qui, à la lecture de cet article, n’en verra peut-être pas la portée ni l’intérêt, mais qui prendra tout de même le temps de se rendre jusqu’au mot de la fin pour pouvoir légitimement déployer sa fierté parentale. Nos proches ne sont pas nos meilleurs critiques, mais il faut leur rendre ce qui leur appartient : ils font probablement partie des quatre ou cinq personnes qui lisent nos articles, nos mémoires et nos thèses sans remarquer les endroits où les rouages grincent encore ; nous n’avons pas besoin de leur remettre une version 7.3. Merci.

Pour en revenir à l’enquête de Proust, notons seulement qu’avant de connaître enfin l’avis de sa mère, ce dernier commence par interroger sa servante Félicie (Françoise, dans la Recherche). Il lui demande d’abord ce qu’elle a pensé du « passage sur le téléphone (14) ». Or, il existe bel et bien un article publié dans Le Figaro, signé de la plume de Marcel Proust (Sainte-Beuve le biographe en serait tout excité !), dont une importante partie est consacrée aux opératrices téléphoniques. Paru le 20 mars 1907, ce passage de « Journées de lecture (15) » sera presque intégralement repris dans Le côté de Guermantes lors de l’épisode de la conversation téléphonique entre le narrateur et sa grand-mère (16). En voici, selon moi, le meilleur extrait :

Je disais qu’avant de nous décider à lire, nous cherchons à causer encore, à téléphoner, nous demandons numéro sur numéro. Mais parfois les Filles de la Nuit, les Messagères de la Parole, les Déesses sans visage, les capricieuses Gardiennes ne veulent ou ne peuvent nous ouvrir les portes de l’Invisible, le Mystère sollicité reste sourd, le vénérable inventeur de l’imprimerie et le jeune prince amateur de peinture impressionniste et chauffeur, – Gutenberg et Wagram ! – qu’elles invoquent inlassablement, laissent leurs supplications sans réponse ; alors, comme on ne veut pas faire de visites, comme on ne veut pas en recevoir, comme les demoiselles du téléphone ne nous donnent pas la communication, on se résigne à se taire, on lit.

Ainsi, on l’aura compris, l’art de la conversation fait partie des délassements mondains qui priment, chez beaucoup de gens, le plaisir de la lecture. Si les épidémies ou le temps empêchent de se rendre chez ses voisins, le téléphone devient une commodité, voire une nécessité. Les gens s’en servent de manière banale sans réfléchir au prodige presque magique que cette technologie leur permet d’accomplir. D’une certaine manière, il en va de même pour la presse écrite. Or, plus personne ne s’étonne en sautant d’une colonne à l’autre… sauf Proust. Rappelons-nous aussi que la lecture vient seulement après la mondanité. On comprend mieux pourquoi Proust annonce, vers la fin de son article, que ce dernier devait d’abord s’intituler « Le Snobisme et la Postérité (17) ». Et puis, en retournant au corpus d’ensemble que forme le Contre Sainte-Beuve, il paraît évident que Proust y dénonce les fameuses « Causeries » du lundi, forme de l’écriture journalistique beuvienne. Ce reproche va suivre jusque dans la Recherche, où le narrateur affirme que « [l’artiste] qui renonce à une heure de travail pour une heure de causerie avec un ami sait qu’il sacrifie une réalité pour quelque chose qui n’existe pas… » (18). Proust a remarqué, en effet, que la superficialité du bavardage déteint sur la littérature et corrompt la presse.

Cela nous amène à considérer la grande majorité des lecteurs potentiels : ceux qui ne passent jamais à l’état de lecteurs actuels, de lecteurs en acte, en entéléchie. Ils possèdent un cerveau et des yeux, ne sont pas analphabètes, reçoivent le journal tous les jours ou toutes les semaines – comptons, ici, pour être généreux : la Semaine, le 7 Jours, le Paris Match, le Journal de Québec, le Star Système et j’en passe – et finissent par feuilleter rapidement la presse en ne regardant que les images pour se rendre à la section où se trouve leur divertissant sodoku. Ainsi va le constat proustien le plus fatal du cinquième chapitre du Contre Sainte-Beuve de Fallois : « Je voudrais penser que ces idées merveilleuses pénètrent à ce même moment dans tous les cerveaux, mais aussitôt je pense à tous les gens qui ne lisent pas Le Figaro, qui peut-être ne le liront pas aujourd’hui, qui vont partir pour la chasse, ou ne l’ont pas ouvert (19). » De quoi faire pleurer Tocqueville… (Et moi, qui viens peut-être de rédiger un futile exercice de style philosophico-littéraire.)

Bref, vous, inestimables lecteurs – ou devrais-je dire « toi, singulier interprète » ? – qui vous rendrez à la conclusion de cette proustification, pouvez vous estimer heureux de participer activement à cette quête intellectuelle qui fut le premier ressort de la presse littéraire. Mais ne perdez jamais de vue, à l’instar de Proust, que malgré toutes les bonnes intentions dont vous nourrirez votre travail journalistique, nulle transmission purement objective des idées n’est possible ; préparez-vous à être trahis par vos propres mots. Pire encore, préparez-vous à trahir les mots, les vôtres comme ceux des autres :
« Pardonnez-moi mon Proust parce que j’ai péché ! Je vous ai cité, de vos premiers articles à la Recherche, en passant par Sainte-Beuve, tel un critique faisant un portrait, telle une bacchante démembrant Orphée. Mais ne vous inquiétez pas, le lecteur est averti, il connaît ma faute ; dès la première ligne, nous avons plongé avec Monet dans l’étang des Nymphéas, nous y avons retrouvé la tête et la lyre, nous partageons leurs plaintes. »
Trêve de digressions, la solution que Proust semble implicitement proposer est également à méditer : si la prétention à connaître la nature des choses en soi est fausse et que la tentative d’objectiver le monde est vaine, peut-être faut-il humblement admettre que la version que nous en avons est individuelle, et donc que nous écrivons toujours à travers le prisme de notre propre imagination. Ainsi, l’art d’écrire consisterait peut-être davantage dans la rencontre de deux imaginations que dans la découverte d’un objet par un sujet. Et peut-être la presse littéraire concourt-elle à provoquer cette espèce d’assentiment universel – aussi possible à travers la fiction – que cherche Proust lorsqu’il écrit à la fin du Temps retrouvé : [Mes lecteurs] ne seraient pas, selon moi, mes lecteurs, mais les propres lecteurs d’eux-mêmes, mon livre n’étant qu’une sorte de ces verres grossissants […] ; mon livre, grâce auquel je leur fournirais le moyen de lire en eux-mêmes. De sorte que je ne leur demanderais pas de me louer ou de me dénigrer, mais seulement de me dire si c’est bien cela, si les mots qu’ils lisent en eux-mêmes sont bien ceux que j’ai écrits (les divergences possibles à cet égard ne devant pas, du reste, provenir toujours de ce que je me serais trompé, mais quelquefois de ce que les yeux du lecteur ne seraient pas de ceux à qui mon livre conviendrait pour bien lire en soi-même). (20)

Proust est souvent très pessimiste par rapport aux relations humaines et spécialement par rapport à la possibilité d’une quelconque amitié véritable. Cependant, la littérature est ce moyen par lequel une réelle communion intellectuelle serait accessible. Qu’est-ce donc que la presse – et surtout la presse littéraire, qui donne un accès privilégié au moi profond de son auteur parce que la fiction n’a pas à se soucier des apparences, selon Proust – sinon une manière plus efficace que la conversation ou la correspondance (parce qu’elle a le potentiel de relier des milliers d’esprits à la fois) pour faire éclore de grandes filiations d’idées et de grands débats ? En s’émerveillant devant les moyens de communication de son époque, comme le téléphone ou la presse écrite, Proust reste néanmoins lucide quant à leur utilité et à leur efficacité ; il sait que ces fantastiques instruments technologiques ne suffisent pas à éclairer tout un chacun. Cependant, il se prête au jeu et publie plusieurs articles dont certains serviront plus tard de matière à son œuvre magistrale, À la recherche du temps perdu. Ainsi participe-t-il à l’enrichissement et au recyclage de la presse littéraire. Sur ce fertile échange, de fiction à diction, il faut garder à l’esprit l’ultime choix de Proust, à savoir celui de se consacrer exclusivement à la rédaction de son œuvre romanesque. Si la carrière de ce dernier débute avec l’écriture de dissertations, d’articles, de pastiches et d’essais, elle se termine avec la composition d’une œuvre narrative. Chez l’écrivain, l’intelligence est un mal nécessaire pour parvenir au beau, au sublime, à l’art. Pierre Clarac rappelle d’ailleurs en citant la correspondance proustienne que l’essai du Contre Sainte-Beuve a été composé, entre autres raisons, afin de montrer que les « pastiches [de Proust] sont de la critique à leur manière21 » et donc d’ajouter à la compréhension de l’acte littéraire. Cela témoigne des premiers espoirs tocquevillesques qu’entretient Proust à l’égard de l’écriture, et plus spécialement à l’égard de la presse littéraire ; elle aurait le pouvoir de montrer, d’expliquer, de révéler les Idées. Après s’être laissé porter un moment sur les ailes optimistes et démocratiques du journal, Proust est repris par une certaine gravité aristocratique. Il s’adresse désormais à ceux qui auront la sensibilité suffisante et le tempérament ainsi fait qu’ils pourront se reconnaître dans sa vision du monde. Tel cet orgiophante, adepte de Phanès-Protogonos, il cible quelques rares initiés qui se retrouveront grâce au rire, mot de passe complice, signe d’une sympathie intellectuelle.

Des associations qui créent leurs périodiques pour véhiculer leur message aux individus qui font entendre leur voix dans la presse afin de créer des clans, de Tocqueville à Proust donc, une constante demeure : le langage est partage. Alors que le premier voyait dans le Verbe une communion immédiate des esprits, le second, plus lucide, dénote une communication biaisée, figurée, codée, qu’il s’agit de déchiffrer. Si rien n’est donné en soi, effectivement, tout reste à être dévoilé, tout demande à apparaître, à être mis en lumière. Ce constat phénoménologique, que nous avons fait tout au long de ce court article, mène à la conclusion suivante : la lecture est une activité. Le texte publié est un appel vers l’altérité, une demande d’investissement qui dépasse infiniment le cadre des colonnes du journal. La presse, véritable réseau, ne nous renvoie pas uniquement les uns aux autres en tant que contemporains pouvant réagir à telle chronique, tel éditorial ou tel article ; plutôt toile d’Arachné, tapisserie en poils de chameau, elle nous met également en relation avec l’humanité, elle nous met au défi de comprendre son motif, son architecture. Devant l’exigence de défiler le texte, chaque lecteur réagira différemment, si tant est qu’il réagisse. Et ce que Proust a surtout voulu montrer, par la réception de son propre article paru dans le Figaro, c’est que personne n’aura accès à l’entièreté de son contenu tel qu’il a été pensé par son auteur : certains, comme nos amis et parents, sont trop partiaux ; d’autres, comme nos connaissances, sont trop attachés à notre figure sociale ; d’autres encore, qui ne nous connaissent pas, ne peuvent comprendre nos références, etc. Mais cette insuffisance des mots, à laquelle Proust consent finalement malgré une amère déception, n’est-elle pas la condition de possibilité même de la métaphore et ainsi le fertilisant de toute la littérature ? Au final, en dépit du constat élitiste de Proust, n’est-il pas indispensable que foisonnent les tentatives de se dire pour qu’au moins une de ces démarches engendre à nouveau le désir de créer, le besoin de quitter l’île de Calypso ? Bref, s’il ne fallait retenir qu’une seule chose de ce fameux article du Figaro, c’est que Tocqueville n’aurait pas pu l’écrire, ni le chapitre qui en raconte la réception dans le Contre Sainte-Beuve, car on n’est jamais si lucide par rapport aux choses et aux événements qu’une fois qu’ils ont révélé leurs failles, longtemps après leur prometteuse invention. Trop grande liberté d’expression, presse licencieuse ; trop grande facilité de réception, presse paresseuse…

Bibliographie

CLARAC, Pierre, « Notices, notes et choix de variantes – Contre Sainte-Beuve », dans Contre Sainte-Beuve, précédé de Pastiches et mélanges et suivi de Essais et articles, édition générale établie par Pierre Clarac avec la collaboration d’Yves Sandre, Paris, Gallimard (Bibliothèque de la Pléiade), 1971, p. 819-829.
PROUST, Marcel, À la Recherche du temps perdu, texte établi sous la direction de Jean-Yves Tadié d’après l’édition de la « Bibliothèque de la Pléiade », Paris, Gallimard (Quarto), 1999 [1987-1992].
——, Contre Sainte-Beuve, préface par Bernard de Fallois, Paris, Gallimard, 1954.
——, « Journées de lecture », dans Contre Sainte-Beuve, précédé de Pastiches et mélanges et suivi de Essais et articles, édition générale établie par Pierre Clarac avec la collaboration d’Yves Sandre, Paris, Gallimard (Bibliothèque de la Pléiade), 1971, p. 527-533.
TOCQUEVILLE, Alexis, De la démocratie en Amérique, t. 2, annoté par André Gain, Paris, Éditions Librairie de Médicis, 1951.

Notes de bas de page

1 - Alexis Tocqueville, « Rapport des associations et des journaux » (II, VI), dans De la démocratie en Amérique, t. 2, annoté par André Gain, Paris, Éditions Librairie de Médicis, 1951, p. 151.
2 -Marcel Proust, À la Recherche du temps perdu, texte établi sous la direction de Jean-Yves Tadié d’après l’édition de la « Bibliothèque de la Pléiade », Paris, Gallimard (Quarto), 1999 [1987-1992].
3 - Ibid., p. 2031-2035.
4 - Marcel Proust, Contre Sainte-Beuve, préface de Bernard de Fallois, Paris, Gallimard, 1954.
5 - Ibid., p. 59.
6 - Proust n’a jamais connu Sainte-Beuve, mort avant sa naissance, mais il en connaissait les œuvres et la réputation. Il a surtout lu les ouvrages critiques suivants : les Causeries du Lundi (15 vol.), les Nouveaux Lundis (13 vol.) ainsi que les Portraits contemporains (5 vol.).
7 - Marcel Proust, Contre Sainte-Beuve, op. cit., p. 94-104.
8 - Ibid., p. 95.
9 - Ibid., p. 96-97.
10 - Ibid., p. 97.
11 - Ibid., p. 96.
12 - Ibid., p. 98.
13 - Ibid., p. 100.
14 - Ibid., p. 106.
15 - Marcel Proust, « Journées de lecture », dans Contre Sainte-Beuve, précédé de Pastiches et mélanges et suivi de Essais et articles, édition générale établie par Pierre Clarac avec la collaboration d’Yves Sandre, Paris, Gallimard (Bibliothèque de la Pléiade), 1971, p. 527-533.
16 - Marcel Proust, À la Recherche du temps perdu, op. cit., p. 848 et 850.
17 - Marcel Proust, « Journées de lecture », art. cit., p. 532.
18 - Marcel Proust, À la recherche du temps perdu, op. cit., p. 2269.
18 - Marcel Proust, Contre Sainte-Beuve, op. cit., p. 99.
20 - Marcel Proust, À la Recherche du temps perdu, op. cit., p. 2390.
21 - Pierre Clarac, « Notices, notes et choix de variantes – Contre Sainte-Beuve », dans Contre Sainte-Beuve, précédé de Pastiches et mélanges et suivi de Essais et articles, op. cit., p. 821.

J'espère que tout cela vous a donné l'envie de lire les oeuvres de M.Proust.

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